Dans le monde éditorial, les Anglaises ont la main. On connaissait déjà J. K. Rowling, devenue la plus grande vendeuse de livres de tous les temps avec la saga Harry Potter. Elle a sorti son premier ouvrage pour adultes il y a dix jours, Une Place à prendre, magnifique roman social devenu numéro un des ventes. Et maintenant, voici E. L. James.

E. L. James a écrit 50 Nuances de Grey, une très fadasse romance érotique en trois volumes où les bidons d’eau de rose ont été remplacés par des lots de fouets et de menottes. Non, ce n’est pas cela. On garde les bidons d’eau de rose et on ajoute les fouets et les menottes.

Anastasia Steele, une étudiante en lettres de 21 ans, vierge, rencontre Christian Grey, plus âgé (28 ans), extrêmement beau, multimillionnaire, un peu sombre. Elle tombe amoureuse immédiatement. Lui ne veut pas entendre parler d’amour, juste de sexe et de cuir. Acceptera-t-elle ses jeux sexuels? Finira-t-il par accepter d’aimer? Pour le New York Times, le livre d’E. L. James crée un genre, le «Mum Porn», soit le SM très très très soft qui fait rêver les mères de famille ordinaires.

50 Nuances de Grey paraît le 17 octobre en français aux Editions Lattès. A noter qu’en France, le concept de «Mum Porn» ne semble pas faire mouche. Chez Lattès, on imagine que la lectrice type de ce roman sera nettement plus jeune, une adulte de 20 à 30 ans maximum.

En anglais, 50 Shades of Grey s’est écoulé, principalement en Angleterre et aux Etats-Unis, à 40 millions d’exemplaires, et les droits du livre ont été achetés dans 45 pays. Le phénomène ne s’arrête pas là. Les sites de sex-toys aux Etats-Unis ont vu leurs chiffres de ventes progresser de 20 à 30%. En Angleterre, on rapporte que la vente de «boules de geisha» a été multipliée par 9 en juillet. D’autres accessoires ont fait des bonds de 200 à 400% d’augmentation. EMI sort une bande-son qui reprend les titres que Christian met pendant les séances SM avec Anastasia. Le 6 novembre, un guide d’éducation sexuelle, titré Cinquante nuances du plaisir, va paraître chez Larousse… Le SM quitterait la marge pour la chambre à coucher de monsieur et madame Tout-le-monde? Comment expliquer un tel impact pour cette romance somme toute banale? A la page suivante, Emma Cavalier, romancière SM, propose ses explications éclairantes.

Mais si 50 Nuances de Grey accapare l’attention, c’est aussi pour une autre raison: c’est le premier «fanfic» qui est devenu un succès de librairie.

Fanfic? Ce mot, qui contient fan et fiction, désigne les textes que les fans de livres s’échangent sur le Net en inventant de nouvelles péripéties pour leurs héros préférés. Ainsi, pour E. L. James, tout a-t-il commencé parce qu’elle était une fan de Twilight, la saga de Stephenie Meyer. Productrice télé à Londres et mère de deux adolescents, E. L. James se met à imaginer les scènes de sexe qui manquent dans Twilight. Carton absolu sur le Net, de l’Angleterre aux Etats-Unis où les femmes se passent le mot et battent le rappel, des sites de mamans new-yorkaises aux associations de ­soccer-mums, ces mamans qui accompagnent leurs enfants aux matches de foot.

Au point qu’E.L. James réécrit son texte, sans référence aux personnages de Twilight. Une éditrice australienne, Amanda Hayward, flaire le potentiel et crée une maison d’édition électronique pour publier les fanfics, dont 50 Nuances de gris. En février 2012, les trois volumes de la saga d’E. L. James occuperont les trois premières places des meilleures ventes numériques du pourtant très élitaire New York Times.

De roulements de tambour en buzz, un géant de l’édition traditionnelle, Random House, se dit alors qu’il serait intéressant d’offrir à 50 Nuances un destin de papier avec un lancement mondial digne de ce nom. Il table sur l’avantage de lancer un livre que l’on sait disposer d’un public large, ultra-connecté, ce qui permet des campagnes de publicité fines et ciblées sur Facebook et Twitter.

L’édition électronique tient là sa légende dorée. Les éditeurs ­papier rappellent eux que 50 Nuances n’auraient pas connu son destin mondial sans leur intervention et leur force de frappe commerciale. Et voilà comment, après s’être fouettées jusqu’au sang, l’édition papier et l’édition électronique se marièrent et eurent de nombreux enfants.