Télévision

La famille, au cœur des séries TV

La thématique de la famille est au centre de toutes les fictions télévisées depuis leur création dans les années 50. Un sujet qui fait l’objet d’une conférence mardi soir à Lausanne

Quel est le point commun entre Dallas, Les Sopranos, Breaking Bad ou encore Game of Thrones? La soif effrénée de pouvoir? Sans doute. Mais la réponse est bien plus universelle, applicable à l’immense majorité, voire la totalité des séries télé depuis leur apparition dans les années 50. Allez, on vous donne un indice: pensez à Walter White, le héros de Breaking Bad, ce prof de chimie ringard devenu dealer de méthamphétamine, qui, dans la scène d’ouverture de la série, pensant que la police – toutes sirènes hurlantes – va le coffrer, se confie tremblant à son caméscope: «Skyler, tu es l’amour de ma vie et j’espère que tu le sais… Walter Junior, je t’aime tellement mon grand… Il y a des choses que vous allez apprendre sur moi, mais quelles que soient les apparences, sachez que vous seuls étiez dans mon cœur…» Alors, une petite idée? On vous le donne en mille: la famille.

Qu’elle soit biologique, virtuelle ou recomposée, utilisée comme caution morale à des activités criminelles ou théâtre d’enjeux politiques, la famille représente un motif récurrent dans les séries. Et ce paradigme est loin d’être un concours de circonstances. Il s’agit, au contraire, d’un choix parfaitement éclairé de la part des producteurs dans leur quête de séduire un public tout en contraste et en contradictions, avide de nouveauté mais aussi parfois terriblement conservateur dans ses choix.

«De manière stratégique, la fiction télévisuelle américaine construit ses récits autour de lieux communs à valeur universelle, des situations narratives vis-à-vis desquelles le spectateur peut aisément s’identifier, explique Mireille Berton, maître d’enseignement et de recherche dans la section d’histoire et esthétique du cinéma de l’Université de Lausanne. C’est pourquoi la famille s’est rapidement imposée comme un motif incontournable. Ce dernier permet de créer des héros aux caractéristiques sociales et psychologiques reconnaissables, mais aussi des intrigues à multiples rebondissements, maintenant en haleine les spectateurs.»

Objet central de la production télé de ces septante dernières années, la thématique des familles imaginaires sera l’objet d’une conférence qui se tiendra mardi soir à Lausanne.

Mise en miroir

Famille et télévision forment rapidement un tandem de choc, dont les origines remontent à la sitcom humoristique I Love Lucy, diffusé sur le réseau CBS entre 1951 et 1957. Immense succès d’audience, la série retrace l’histoire d’une femme au foyer qui abandonnerait volontiers son train-train quotidien pour se lancer dans une carrière artistique, en dépit du veto de son mari, chef d’orchestre et directeur de spectacles de cabaret.

Lire le premier chapitre de notre petite histoire des séries TV.

«Le format sériel participe pleinement à la construction et l’affirmation de la télévision comme un média domestique, analyse Achilleas Papakonstantis, assistant diplômé de la section d’histoire et esthétique du cinéma, également à l’Université de Lausanne. Regarder le petit écran devient un rituel familial parmi d’autres et les séries elles-mêmes intériorisent très tôt ce cadre de réception. C’est pourquoi, le récit des sitcoms ou des soap operas de l’époque se concentre principalement sur la représentation des relations familiales. On assiste alors à un effet de mise en miroir, où une famille en regarde une autre, et qui persiste dans les séries contemporaines dites de qualité.»

«I love Lucy» la précurseure

I Love Lucy, premier modèle du genre, intègre également parfaitement les ressorts qu’offre la temporalité longue des séries. Les personnages évoluent au même rythme que les spectateurs, renforçant, par là même, l’effet de proximité. C’est ainsi, par exemple, que pour la première fois de l’histoire de la télévision, la grossesse réelle de l’actrice principale est intégrée à la fiction, un épisode allant même jusqu’à mettre en scène son accouchement.

«Le temps relativement long d’une série favorise l’attachement du public à un univers fictionnel, en lui donnant la possibilité de revivre des émotions et des situations de la vie quotidienne sous une forme imaginaire, confirme Mireille Berton. Les séries reposent ainsi sur une dialectique entre la répétition, à savoir la combinaison entre un univers familier qui rassure le téléspectateur et des éléments d’innovation propices à la tension narrative.»

Points de vue contraires

Pratique, le motif de la famille offre également aux scénaristes la possibilité de donner davantage de profondeur aux héros que l’on ne peut alors réduire à une catégorie unique. On pense par exemple à Tony Soprano (Les Sopranos), chef de clan mafieux du New Jersey capable de dézinguer n’importe quel fâcheux côté face, mais dépressif, enclin à des crises d’angoisses et terrorisé par sa mère – gardienne des liens familiaux et figure incontestée de l’autorité –, côté pile.

Par ailleurs, la structure familiale permet aussi de mettre en lumière des personnages incarnant une variété d’avis sur des sujets comme la morale, la justice ou le crime. Une habile manière de faire entrer dans la narration différents types de discours face auxquels le spectateur pourra, quoi qu’il arrive, s’identifier par rapport à ses convictions personnelles.

Des problèmes éthiques mis en avant

«Cette mise en évidence de points de vue contraires bénéficie à la fiction puisqu’elle est source de conflits et de débats entre les personnages, ajoute l’historienne du cinéma. Il revient alors toujours au spectateur, doté d’un panorama général des possibles, de se faire son propre jugement. Ce qui n’est pas toujours facile face à certains problèmes éthiques complexes laissés ouverts.»

Des propos illustrés notamment par les séries Breaking Bad ou encore Dexter. Dans la première, Walter White justifie ses activités criminelles par le désir de mettre sa famille à l’abri du besoin lorsqu’il apprend qu’il a un cancer du poumon en phase terminale, mais pas d’assurance pour couvrir les frais dispendieux de son traitement. Dans la seconde, le héros éponyme, expert en médecine légale victime d’un traumatisme dans son enfance, se révèle être en parallèle un tueur en série faisant froidement la peau à des criminels ayant échappé au système judiciaire.

A ce sujet: «Breaking Bad», l’hommage tardif

«Ces personnages incarnent ce que l’on peut appeler la figure du nouveau méchant, décrit Mireille Berton. A savoir des personnages ambigus et complexes auquel le spectateur s’attache volontiers car ils font le mal au nom d’une éthique personnelle qui trouve toujours une justification sociale.»

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«Les familles imaginaires», conférence de Mireille Berton et Achilleas Papakonstantis, mardi 28 février, 19h et dès 15 ans, à la Bibliothèque Chauderon à Lausanne. Entrée libre.

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