Le Covid-19 a contraint l'école au télé-enseignement, soulevant de nombreux enjeux pédagogiques pour le futur que Le Temps explore en cette semaine de rentrée scolaire.

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C’est la dernière tendance aux Etats-Unis: des familles se regroupent en «pandemic pods» – via Facebook notamment – pour organiser des micro-classes à domicile, loin du covid. Ce ne sont pas les parents qui enseignent, mais des professeurs sous contrats privés, rémunérés à prix d’or. La ségrégation scolaire au plus haut, s’indignent de nombreux Américains. Et, en creux, la reconnaissance que l’enseignement ne s’improvise pas. 

Rien d’aussi extrême en Europe, mais en fermant les écoles et en propulsant l’éducation sur internet pendant de longues semaines, le Covid-19 a chamboulé les relations profs-parents d’élèves. Les enseignants sont rentrés dans les appartements, ils ont touché du doigt le manque d’accompagnement éducatif ou d’équipement numérique dans certaines familles, qu’ils ne faisaient que deviner, ils ont perdu des élèves. Et les parents ont assisté en direct à une drôle d’école, ils ont vu l’inégale aisance des enseignants en ligne, ils ont dû jongler entre plusieurs plateformes et réseaux sociaux. Redécouvrant aussi qu’enseigner était un métier, auquel ils n’étaient pas formés. Comment les relations profs-familles ne changeraient-elles pas, tellement sollicitées pendant le semi-confinement?

Fenêtre ouverte sur l’enseignement

«Les enseignants sont bien mieux considérés par les familles qu’ils ne le ressentent parfois, développe Olivier Maulini, responsable du Laboratoire de recherche Innovation-Formation-Education (LIFE) de l’Université de Genève. Pendant cette crise, ils ont pris les soignants pour modèles, c’est la fonction publique et son souci de servir, ils ont fait preuve d’une débauche de créativité et d’investissement, quitte à faire trop pour réguler ensuite.» Si bien sûr des exceptions existent, entre jeux à distance, bricolages, vidéos, chats ou fiches, la majorité des parents a fait l’expérience d’un grouillement de projets, rarement coordonnés. «La crise a eu cet effet de fenêtre ouverte sur leur travail», continue Olivier Maulini. «On a resserré les liens par téléphone, par mail, lui fait écho Samuel Rohrbach, le président du Syndicat des enseignants romands (SER). Cela va nous rapprocher des parents d’élèves car ils ont vu tout le travail effectué en amont des classes, ils ont pu constater l’investissement des enseignants.»

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Cette collaboration a cependant été très compliquée pendant les huit semaines de fermeture des écoles. D’innombrables familles se sont épuisées à jongler entre les attentes des enseignants et leurs possibilités pratiques. «Deux enfants, deux adultes en télétravail et seulement trois ordinateurs. Un cauchemar», se souvient Marie, une Genevoise mère de deux préados. D’autres familles moins à l’aise avec le système scolaire n’ont même pas eu l’occasion d’affronter l’hétérogénéité des plateformes: leurs enfants ont décroché, car il n’y avait personne pour les raccrocher. «La crise a été un révélateur d’inégalités, explique Farinaz Fassa Recrosio, professeure de sociologie de l’éducation et codirectrice de l’Observatoire de l’éducation et de la formation à l’Université de Lausanne. L’école en ligne a exacerbé les différences; les familles qui étaient proches de l’école le sont devenues encore plus et celles qui en étaient éloignées encore plus distantes.»

Autrement dit, ce sont souvent les parents déjà investis qui ont réclamé plus de travail, plus de suivi, inquiets que leurs enfants décrochent. Tandis que les familles qui n’ont que l’école pour faire progresser leurs enfants, peut-être parce qu’elles n’ont pas les connaissances pour les aider, se sont très vite perdues entre les différentes plateformes et les réseaux sociaux, sans imprimante, sans ordinateur, sans les codes scolaires. L’école en ligne a révélé ses limites, face aux écoles du monde réel, plus égalitaires.

Sentant le danger dès le début de la crise, les cantons s’étaient pourtant mis d’accord pour ne pas inculquer de nouvelles connaissances aux élèves pendant le semi-confinement; il s’agirait principalement de consolider des acquis – à la différence de ce qui s’est passé en France notamment, où le ministre de l’Education a constamment souligné l’importance de la continuité pédagogique. Malgré cela, la période n’a généralement pas laissé de bons souvenirs aux familles, qui n’ont qu’une hâte: que tout recommence «comme avant».

Plus de coopération

«Apprendre se fait en groupe, et nous devons être plus solidaires; dans une classe, c’est le plus faible qui donne le rythme, rappelle Jacqueline Lashley, la présidente de la Fédération des associations de parents d’élèves de la Suisse romande et du Tessin (Fapert). Les parents ne remplacent aucunement les enseignants. Ils doivent donner une structure, un cadre, faire respecter des horaires, mais ce n’est pas leur rôle de donner les cours.» «Il s’est passé quelque chose mais je ne crois pas à une vraie transformation des relations; tout le monde aspire à un retour à la normale», prédit Olivier Maulini. Le retour à la normale, c’est la classe physique, «présentielle». La classe où l’enfant découvre le compromis, l’attente, la vie en société. La classe qui injecte de l’égalité, dans un pays où le secteur privé est une option réservée à une élite car non subventionné, et où les manuels scolaires viennent de l’Etat.

Sans nul doute, le covid a contribué à une meilleure compréhension entre les enseignants et les parents d’élèves, qui ont partagé la même expérience, de chaque côté. «Il devrait y avoir plus de coopération notamment en matière extrascolaire, lors d’événements, de sorties», suggère même Samuel Rohrbach, du SER. Les institutions éducatives suisses laissent peu de place aux associations de parents d’élèves, à la différence de la France, de la Grande-Bretagne ou des Etats-Unis. Mais la crise a ouvert plus grand l’espace d’un dialogue.