Elle est arrivée tôt, samedi. A 18 h 30, un fourreau de soie grise brodé ton sur ton glisse sur le tapis rouge – «c'est elle», murmure la foule. Ce soir, sans garde du corps et accompagnée d'Erwin Bach, Tina Turner joue bravement son rôle d'étoile du bal. Débarquée tout droit de sa propriété du bord du lac, la Zurichoise illumine du rire abondant qui a fait sa gloire les mornes moquettes de l'Hôtel Baur au Lac, visage lisse et peau de satin offerts aux flashs. Gros becs ensuite à quelques amis. Le Bal de l'Opéra peut commencer. Ce week-end, Zurich a fêté sa jet- set. De tous les bals qu'accueille la ville, celui organisé tous les deux ans par l'opéra est un must. Le who's who du pays s'y rassemble, boit, danse et dépense, tout ça pour le grand bien de l'institution lyrique, qui devrait en retirer un bénéfice de plus d'un million de francs.

Stars et starlettes, donc, dans un Baur au Lac recouvert pour l'occasion de satin d'opérette. Des diamants au kilo et des hectares de liftings font face aux traditionnels smokings des messieurs. Entre autres coups d'éclat, lors de l'apéritif: l'entrée de l'éditeur Jürg Marquard et de sa toute jeune conquête, le modèle Christina Surer-Bönzli, l'arrivée de l'ambassadeur américain Richard Fredericks ou l'apparition de Josef Estermann, en costume XVIIIe. Beaucoup de caméras encore autour de Shawne Fielding et de son mari, Son Excellence Thomas Borer. La femme de notre ambassadeur à Berlin est célèbre pour son attitude légère et fêtarde. Elle en offrira un échantillon ce soir, amusant la galerie, faisant tourner sur la piste de danse

son décolleté de satin rose pâle. «It's absolutely fabulous, Berlin a beaucoup à apprendre de

Zurich», a-t-elle notamment déclaré.

Après s'être excité le gosier avec quelques bulles de champagne, ce beau monde se répartit entre quatre salles. Chacun gagne sa table, payée autour de 750 francs, et dont l'arrangement a été savamment étudié en fonction des notoriétés, de l'alternance des sexes et de la variété des destins. Pas de liste officielle par contre, beaucoup sont invités par d'autres. Certains en effet, à l'instar de Lukas Mühlemann du Credit Suisse, ont acheté une ou plusieurs tables. Le même menu pour tous, par contre, et dont certains désapprouvent l'entrée au foie gras truffé. «A Zurich, c'est encore possible, mais plus en Allemagne», glisse une voisine de table. Des dames – qui se disent végétariennes – ont commandé une simple salade. Les convives ce soir – ils sont plus de 610 – consommeront 620 bouteilles de vin et de champagne, servies par une équipe de 250 personnes. La machinerie de l'hôtel fonctionne à merveille, si bien qu'à 22 h 30, le clairon met fin au repas, pour annoncer l'imminence de l'ouverture officielle du bal, le vrai, celui où l'on danse.

Dans sa robe de strass, la légendaire chroniqueuse mondaine Hildegarde Schwanninger, qui retient l'entière attention des membres de la table réservée à la presse, est interrompue par l'arrivée dynamique de Shawne. «Come out, come on everybody, let's dance!», tonitrue Madame l'Ambassadeur. Shawne Fielding, ce soir, a décidé que tous devaient s'amuser comme elle et n'épargne aucun effort pour parvenir à ses fins. Si bien qu'après avoir écumé une des quatre pistes de danse, se trémoussant sous des airs revisités des Bee Gees aux côtés de son ami, l'entrepreneur Beat Curti, Shawne se fera remettre à l'ordre par son mari. Thomas Borer s'emporte: «Laissez-nous tranquilles, c'est du harcèlement», crie-t-il devant une journaliste de la chaîne locale Tele24, qui filmait les danses reptiliennes de sa femme.

«Mesdames et messieurs: la Polonaise.» La «Polonaise» est une danse destinée à rassembler les convives sous la verrière de la terrasse. C'est le moment surtout où chacun peut déambuler à sa guise dans les salons. Vladimir Fedoseyev, spécialement débarqué de Vienne, dirige l'orchestre de l'Opernhaus, mais sa prestation est inaudible pour la plupart des participants. Un orage vient d'éclater et le brouhaha de la verrière couvre les valses de Strauss. Quelques grooms se précipitent, disposant des bacs là où la toiture fuit, alors que les hommes continuent à fumer le cigare. Dans une des salles, un orchestre joue «Just a gigolo», avant d'enchaîner sur «New York, New York». Tina Turner, toute la soirée, est restée à sa place. Conversant tour à tour avec le couple Bodmer, organisateur du bal, ainsi qu'avec quelques demoiselles d'honneur. Elle signe un ou deux autographes, en attendant la remise des prix de la tombola à une heure du matin. Une série impressionnante de gains – d'une valeur totale de 245 000 francs, distribués au gré des tickets gagnants. L'heure d'été a permis à la bonne société zurichoise de veiller jusqu'à 4 heures du matin.