La fa(r)ce chinoise de Lady Gaga

La chanteuse a modifié la pochette de son nouvel album pour complaire à la censure chinoise, toujours impitoyable

Quand un artiste (local ou étranger) recueille l’approbation des censeurs chinois après une longue période d’interdiction, il saute généralement de joie, car la diffusion de ses œuvres dans ce pays de 1,3 milliard d’habitants lui ouvre en grand les vannes de la fortune. C’est ce qui vient d’arriver à la chanteuse new-yorkaise Lady Gaga. Le 14 janvier, elle s’est extasiée sur son compte Twitter: «Je suis tout excitée!!!! Le gouvernement chinois a approuvé mon album Artpop et l’ensemble de ses 15 chansons!» Une éclaircie pour un disque très mauvais qui, depuis sa sortie internationale, est l’un des fiascos de l’année.

A l’instar de certains producteurs de films hollywoodiens qui enjolivent leurs scénarios pour être diffusés en République populaire ou des maisons d’édition occidentales qui, généralement sans le dire, expurgent leurs manuscrits pour les publier en Chine, la chanteuse s’est pliée aux critères des censeurs en consentant à modifier sa pochette. Celle-ci était jugée trop provocante par les commissaires politiques: elle y apparaît nue, une baudruche entre ses jambes hâlées, seins dissimulés par les paumes de ses mains.

Pour pénétrer le marché chinois, Gaga devra porter des bas et faire en sorte que sa baudruche cache ses attributs, ont décrété les hommes de l’appareil. Cette ordonnance sera respectée à la lettre, en vue d’une mise en vente d’Artpop juste à temps pour le Nouvel An chinois (le 31 janvier), confirme au New York Times un porte-parole de Universal Music. Un soulagement pour la vedette américaine qui, en 2011, avait été décrétée «en infraction des règlements en vigueur» par le Ministère chinois de la culture. Six de ses titres, accusait un édit, «créent la confusion sur le marché de la musique en ligne et portent atteinte à la sécurité du pays». Singulière panique officielle, quand on sait que Lady Gaga chante en anglais, langue peu pratiquée en Chine. Pour se produire sur scène, il lui faudra encore abdiquer un pan de liberté.

«Avant chaque spectacle qu’on donne, raconte Ryan, le batteur d’un groupe de rock qui se produit dans les bars de Pékin, les censeurs exigent de voir les textes de nos chansons. Après les avoir passés en revue, ils interdisent certains titres, pas toujours les mêmes, histoire de montrer qu’ils font leur travail. Et le soir du concert, ils se présentent dans la salle pour contrôler.» Une transgression peut coûter cher. «Un soir où on jouait dans un lieu public, poursuit Ryan, on avait vraiment envie de gueuler fuck et tout ce qui nous passait par la tête, et on a quand même joué un titre interdit. Ils ne s’en sont pas rendu compte sur le moment, mais le lendemain, on a eu plein de coups de fil de la police et du gouvernement. Ils nous ont affirmé qu’ils avaient reçu des plaintes de spectateurs… C’était super-sérieux, ils voulaient qu’on vienne à leur bureau en discuter. On ne l’a pas fait et l’affaire a semblé s’arrêter là… Mais maintenant, on ne peut plus jouer que dans les clubs privés…»

De l’Union soviétique à la Chine d’aujourd’hui, le rock a toujours terrorisé les dictatures. «Il y a un système de censure régissant la musique et l’on doit s’y soumettre», confirme Wang Hao, PDG de la plateforme de musique en ligne Xiami. «Les critères varient mystérieusement selon le contexte politique. Une chanson chinoise sur la démocrate birmane Aung San Suu Kyi, jusqu’ici proscrite, vient d’être autorisée car les relations entre Pékin et la Birmanie se sont améliorées.» Pendant les Jeux olympiques de 2008, note encore Wang Hao, «il était soudain devenu impossible de diffuser de nouveaux albums de rock chinois».

Deux millions de censeurs

Car loin de s’étioler, la censure musicale en Chine s’est étendue et systématisée, à l’image du système de contrôle politique des blogs et microblogs sur Internet, qui, selon un média officiel, emploie désormais 2 millions de censeurs. Comme leurs homologues du Web, les censeurs de musique dépendent du Département de la propagande du Parti communiste. «Ils sont généralement très conservateurs, observe Wang Hao. Car s’ils autorisent un titre, ou un artiste, qui plus tard posera problème, ils risquent de perdre leur emploi.»

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