Et puis les circonstances ont changé. Il est moins impératif aujourd'hui de reconduire l'interdiction, étant donné que la situation sanitaire s'est pratiquement normalisée: la Suisse n'a pas connu un seul cas de «vache folle» en 2007. Il y a en revanche de nouvelles raisons de lever la prohibition: la hausse actuelle du prix mondial des céréales, du soja notamment, a considérablement renchéri les protéines d'origine végétale distribuées aux animaux de rente. Au grand dam des éleveurs.
L'OVF se prépare à ce développement depuis des années déjà. Mais autant il souhaite la réintroduction des farines animales, autant il désire canaliser leur futur emploi de manière à éviter les errements passés. En 2004, il a ainsi fixé cinq conditions à leur retour.
Primo, a-t-il décidé, seuls certains déchets d'abattage (dits de catégorie 3) pourront être utilisés: il sera hors de question, par exemple, de recycler des cervelles, susceptibles de transmettre l'ESB. Secundo, les farines animales ne seront plus offertes aux espèces herbivores (vaches et moutons) mais seulement aux omnivores (porcs et poules): la raison n'est pas là sanitaire mais philosophique, elle correspond à un désir de moins perturber qu'avant «l'ordre naturel». Tertio, tout «cannibalisme» sera évité: la farine de poule n'ira plus aux poules, ni celle des porcs aux porcs, à nouveau au nom de la morale. Quarto, des contrôles techniques devront permettre de détecter d'éventuels résidus interdits. Quinto, la Suisse franchira le pas le jour où l'Union européenne le fera, et pas avant.
Ces conditions sont très exigeantes. L'interdiction de mélanger les «sous-produits» de porcs et de poules, par exemple, imposera une restructuration drastique des filières, qui devront devenir parfaitement étanches, de l'abattoir au moulin, contrairement à leurs habitudes passées. Quant aux contrôles de qualité prévus, ils nécessitent un appareillage sophistiqué qui n'a pas encore été mis au point. Bref, quoi qu'il arrive, aucun animal de rente ne sera nourri aux farines animales avant quelques années.
Cela dit, les éleveurs de porcs et de volaille entendent passer le cap aussi vite que possible. Mais un délicat travail de lobbying les attend. Car si l'OVF s'est positionné en faveur d'un emploi raisonnable des farines animales, c'est le client qu'il faudra convaincre in fine. Or, le client a toujours en mémoire la crise de la vache folle et l'image de farines animales utilisées à... toutes les sauces. «Nous nous préparons à ouvrir différentes discussions, confie Ruedi Zweifel, directeur d'Aviforum, qui défend les producteurs d'œufs et de volaille. Nous devrions avoir prochainement une première rencontre avec la présidente des consommateurs de Suisse orientale.»
L'Union suisse des paysans, qui représente toute la branche agricole, s'est aussi emparée du dossier. Pour plancher dessus, elle vient de mettre en place un groupe de travail de quinze membres représentant toutes les parties concernées, des producteurs aux consommateurs en passant par les distributeurs. «C'est une affaire hautement politique, expliquer Sandra Helfenstein, porte-parole de l'organisation. Notre but est de prendre le temps d'une discussion dans le calme.» La première réunion doit avoir lieu incessamment.
Tous les yeux sont aujourd'hui tournés vers Bruxelles. Un feu vert de l'Union européenne, qui s'est montrée très stricte jusqu'ici, ne manquerait pas en effet de donner un signal essentiel à la Suisse. Or, là aussi, le changement est en cours. «Diverses mesures d'interdiction pourraient être levées à certaines conditions, avoue Marie Antonie Kerwien, attachée de presse de la Commission européenne pour les affaires de santé. Les Etats membres ont accompli un premier pas en ce sens le 22 avril dernier, en avalisant une proposition de la Commission autorisant l'usage de farine de poisson comme lait de remplacement des jeunes ruminants.» Un projet de recherche a de plus été lancé pour étudier la possibilité de tracer les farines animales de la façon la plus précise. Résultats attendus en 2009.