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«Il faut interdire les tailles 32-34, une fille de 1,80 m c’est du 38»
© DR

Portrait

Fashion victime: Victoire Maçon Dauxerre

Victoire Maçon Dauxerre fut classée parmi les 20 mannequins les plus demandés au monde. Au prix d’une maigreur obsessionnelle imposée par les maisons de couture. Elle publie aujourd’hui un livre sous forme d'un «J’accuse»

Septembre 2010. Au lieu de se rendre à la Fashion Week de New York où tout le monde l’attend, Victoire Maçon Dauxerre s’inscrit en première année de licence de philosophie à la Sorbonne. En huit mois, elle a intégré le top 20 des top modèles les plus demandés à travers le monde. Une fulgurance rare. Mais elle s’en fout. Elle fait la fête, elle fait l’amour, elle fait des projets, elle se refait des amis. Elle devient adulte. A de nouveau ses règles, n’a plus froid. Son cerveau se remet à marcher parce qu’elle lui donne du glucose, de la vitamine B1, des oméga-3, du fer. Elle mange.

Elle avale des bonbons bien sucrés

Son agence parisienne Elite la relance. «Je pèse 69 kilos» leur balance-t-elle. «Ça se perd» lui dit-on. Elle raccroche, définitivement. Elle a assez perdu. A failli tout perdre. Jusqu’à la vie. Cinq ans plus tard, elle arrive en ce premier jour de mars en gare de Cornavin par le TGV Paris-Genève. Souriante, très polie. Belle, forcément belle, écrirait Marguerite Duras. Elle vient dédicacer chez Payot son livre Jamais assez maigre, journal d’un Top Model. 30 000 exemplaires déjà écoulés en deux mois, là aussi ça va vite. Une brasserie, elle commande un jus de pamplemousse, avale des bonbons bien sucrés achetés au kiosque. Victoire (24 ans bientôt) dit qu’elle n’en a pas fini avec ses problèmes de ventre. Après l’anorexie, la boulimie. Mais elle se soigne. On parle de cette histoire édifiante d’une descente en enfer qu’elle a consignée à 18 ans dans un cahier intime puis commencé à transposer en mars 2015 dans un livre à la demande d’une maison d’édition. C’est un témoignage éprouvant qu’elle adresse tout d’abord «à toutes ces gamines qui rêvent de défilé, de beaux vêtements, de flashs, de paillettes et de voyages». Pour les mettre en garde. Elle aurait voulu, elle, savoir qu’il y avait un «enfer du décor».

La prochaine Claudia Schiffer

Retour en 2009. Une balade dans le quartier du Marais. Un jeune type l’aborde: «Si tu veux, tu peux être la prochaine Claudia Schiffer!». Un dragueur? Non, un scout, ces personnes qui dans la rue cherchent des filles pour les agences de mannequin. Il lui tend une carte: «Appelle-moi, je peux t’envoyer à la Fashion Week de New York». Elle lit: agence Elite. Se renseigne le soir sur le net: c’est l’une des meilleures sur la place de Paris. Victoire passe son bac (mention très bien), veut tenter Sciences Po ou hypokhâgne mais elle triture cette carte qui l’obsède. En parle à papa et maman, des gens raisonnables, équilibrés, très cultivés. «Tu es jeune, tu peux essayer cela un an!» jugent-ils.

Une vie de cintre

Grisée, confortée, elle essaie. Le scout la photographie en pola (pour Polaroïds). Puis rendez-vous chez Elite, la cathédrale de la mode, près du Plaza Athénée. «J’ai été aussitôt présentée comme la nouvelle même si on ne me regardait pas vraiment. On me jaugeait, me mesurait, me scannait» se souvient-elle. Un tourbillon: clichés pour le book, maquillages, habillages, leçons de marche. Le boss lui dit, entre deux portes: «Bonjour ma poupée». La poupée répond: «Bonjour Monsieur». Infantiliser donc. Victoire explique: «C’est le culte du corps androgyne et enfantin. On vous empêche de devenir femme, les formes sont effacées. Pas de fesse, pas de hanche, pas de cuisse, pas de seins». Et pas de cerveau. Ne pas penser. Se laisser conduire puis éconduire puisqu’elles sont jetables. Une vie de cintre, résume-t-elle. Elle mesure 1,78 m pour 60 kilos. On lui demande de rentrer dans une taille 32 (la sienne est 38) qui correspond à un 12-14 ans. C'est le sésame pour briller lors des castings et défiler pour les grands couturiers.

22 défilés en huit mois

On lui promet New-York, Miami, Milan, Paris, Londres. Elle les aura: 22 défilés en 8 mois, du jamais vu dans le monde de la mode. «Mais il a fallu pour cela entrer dans les fringues, donc maigrir même si le mot n’est jamais prononcé». Victoire entre en régime: trois pommes par jour, de jolies pommes qu’elle découpe en vitrail, en éventail, en forme de fleur, pour savourer. Elle fond. Accélère le processus à l’aide de laxatifs. 52 kilos, 49, 48, 47. Sa mère, un jour à New York, la voit nue dans une salle de bains, épouvantée s’effondre: «Tu ressembles aux gens des camps!». Papa et maman n’ont rien vu venir sinon la célébrité, la une des magazines, les voiles luxueux. Elle leur dira plus tard: «Vous me faites chier!». Mot juste. Mais elle les aime tant, famille fusionnelle, l’un des deux frères qui n’est pas jumeau mais qu’elle appelle mon jumeau, tous des perfectionnistes, tous au QI élevé. «Tout pour être une anorexique» croit savoir Victoire qui a beaucoup lu à ce sujet.

Elle devient anorexique

Elle devient donc anorexique, se lève la nuit pour cuisiner des muffins aux autres, se fait vomir, dit qu’elle se mange elle-même, qu’elle mange ses neurones, que tout cela mange le cœur. Sur les podiums, dans les avions, les hôtels, elle fait sans blanc, assure, est maltraitée. Transparente, à se geler dans un couloir venteux en attendant un habillage, le cheveu arraché plus qu’il n’est démêlé quand elle arrive en retard. Poupée de luxe comme ces petites Russes méchantes et jalouses qui lui montent sur les pieds. Elle est gentille Victoire, parle avec les maquilleuses, les techniciens, rend la monnaie quand on lui a trop donné d’argent pour prendre le taxi, ce qui ne se fait pas dans ce milieu. Et puis quand elle en a marre de la maltraitance, elle meurt. Tentative de suicide par ingestion médicamenteuse. Hôpital puis une maison de soins où le doux Vincent Jost, psychiatre, l’écoute. Elle pleure enfin. Papa et maman ont compris. Elle n’est plus seule.

Imposer un médecin sur les lieux de défilés

Victoire Maçon Dauxerre a rencontré la ministre de la santé Marisol Touraine, a adressé au Sénat une lettre lue dans l’hémicycle, a pesé pour qu’un projet de loi soit présenté au Parlement afin de protéger les adolescentes et imposer un médecin sur les lieux des défilés. «Il s’agit de santé publique. Il faut interdire les tailles 32-34, une fille de 1,80 m c’est du 38» martèle-t-elle. Elle vient de décrocher sa licence de philosophie «qui a redonné un sens à ma vie», a suivi pendant deux ans des cours de théâtre à Londres, vient d’intégrer le cours Florent à Paris. Elle aimerait bien être une artiste.


Profil

1992 : naissance à Paris.

2010 : mention très bien au baccalauréat et début du mannequinat.

2015 : licence de philosophie à la Sorbonne

2016 : parution de Jamais assez maigre, aux éditions Les Arènes.

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