Connaissez-vous l’histoire du suprématiste blanc qui se découvre en partie Noir? Elle se déroule sur un plateau de la chaîne états-unienne NBC, le 11 novembre dernier. Craig Cobbs, qui a l’habitude de s’entourer de fanfreluches néonazies et qui projette d’implanter une enclave 100% blanche dans le Dakota du Nord, accepte de passer un test d’ADN pour le talk-show Trisha. L’animatrice, l’Anglo-Dominicaine Trisha Goddard, lui livre le résultat: 14% de son ascendance vient d’Afrique subsaharienne. Hilarité générale. Un activiste raciste piégé par la généalogie génétique. Ou plutôt par la génétique récréative: une extension commerciale de la science des gènes qui trouve son essor dans l’exploration identitaire ou dans la simple curiosité.

Autrefois, lorsqu’on voulait explorer ses racines, on fouillait les registres de l’état civil. Aujour­d’hui, on envoie des échantillons de salive à des entreprises ayant pignon sur Net, qui répondent en nous révélant notre haplogroupe (un groupe humain partageant un ancêtre et un ensemble de mutations), notre «peuple d’origine», le parcours migratoire d’une lignée d’aïeuls. «On vous explique que le groupe de votre ancêtre s’est baladé d’Afrique au Moyen-Orient, de là en Europe centrale, qu’il est descendu jusqu’en Espagne et qu’il est remonté en Europe du Nord. C’est du moins mon cas», raconte Michel Goyard, ingénieur français à la retraite rencontré sur le forum du site Geneanet.org. «Il y a un côté enquête policière, le challenge de la découverte», explique-t-il quand on l’interroge sur ses motivations. Il y a aussi, potentiellement, une redéfinition de l’identité.

Viking certifié

En septembre dernier, un installateur sanitaire zurichois découvrait qu’il avait pour ancêtre la momie Oetzi – l’homme décédé il y a 5000 ans et conservé dans la glace des Alpes tyroliennes. Obtenue par accident dans le cadre d’une quête du père, la révélation résultait d’une analyse confiée à la société suisse iGenea, basée à Baar (ZG). «Nous avons démarré en 2006. Auparavant, nous faisions des tests de paternité, mais il y avait peu de possibilités de croissance dans ce domaine. C’était le commencement de la généalogie par ADN en Europe, personne ne faisait des tests d’origines», raconte la fondatrice, Joëlle Apter, généticienne formée à l’Université de Zurich.

Les prix des tests de base, effectués dans un laboratoire aux Etats-Unis, vont de 199 à 1099 euros, selon la formule choisie. Que peut-on découvrir? «Le test montre trois choses. En premier lieu, où se trouvait l’ancêtre de votre lignée paternelle ou maternelle et quel était son groupe préhistorique. Deuxièmement, votre peuple d’origine dans l’Antiquité. Enfin, la région où votre profil génétique est le plus typique.» Nous voilà dans la recherche de racines ancestrales plutôt que dans l’exploration familiale. «Chez nous, seulement 30% des demandes sont de type généalogique. Aux Etats-Unis, la proportion est inverse. Logique: en Europe, et en Suisse en particulier, on remonte très loin avec des arbres généalogiques classiques.»

Vous voilà certifié Hellénique, Viking ou Juif. Juif? Le lien suggéré entre génétique et judaïté avait fait réagir la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (Cicad) en 2008. «Il n’y a pas de racisme là-dedans. Je suis moi-même Juive», signale Joëlle Apter. Le souhait de confirmer des «racines juives» semble un moteur important pour la fondatrice d’iGenea et pour ses usagers. «Les tests montrent que les Juifs sont un peuple qu’on peut différencier génétiquement. Ce n’est pas seulement une religion. Ces marqueurs génétiques viennent du fait que les enfants se font au sein du groupe, sans se mélanger avec d’autres peuples. La même chose vaut pour les Basques.» Aucune certitude, toutefois. On est au royaume des probabilités.

«Il y a dans nos listes des peuples africains, tels que les Berbères et les Bantous, ou sud-américains, comme les Mayas et les Incas… Si vous faites partie d’un peuple que la science n’a pas encore étudié, vous n’aurez pas de résultat.» N’y a-t-il pas des chances pour que je sois composé de plusieurs peuples? «Chacun de nous est un grand mélange. Mais le test désigne un seul peuple, car il concerne un ancêtre unique, celui qui a transmis le chromosome Y que vous avez reçu de votre côté paternel si vous êtes un homme. Ou l’ADN mitochondrial, pour la lignée maternelle. » Et si je veux reconstituer la recette de mon cocktail génétique, décomposer la multitude qui me constitue? «Il existe d’autres tests, avec lesquels on peut établir des pourcentages, mais ils ne remontent qu’à 5 à 7 générations.»

Généticien des populations, directeur de recherche au CNRS, le Français Pierre Darlu a consacré à la généalogie génétique un chapitre du livre ADN superstar ou superflic?, coécrit avec Catherine Bourgain et paru au Seuil en janvier. Qu’en pense-t-il? «C’est une vision simplificatrice. Pour commencer, en remontant dix générations, vos ancêtres représentent déjà plus de mille personnes. Trouver la trace d’une seule d’entre elles donne une indication extrêmement réduite sur vos origines.» La piste du chromosome Y, voie étroite…

Autre problème: l’anachronisme. «Ces entreprises utilisent des données sur la distribution des haplogroupes dans les populations actuelles. Pour vous rattacher à une population dans le passé, il faudrait avoir des banques de données d’ADN fossile. Ou alors des scénarios tenant compte des migrations, que seuls les historiens et préhistoriens peuvent fournir.»

Certains sites de généalogie génétique évoquent tout cela. «C’est le cas avec Genographic, relève Michel Goyard. Un service à vocation ethnographique, qui cherche à vous raccrocher aux mouvements de population à travers le monde.»

Dualité étrange, en phase avec l’époque: la «fast-génétique» évoque à la fois un grand brassage et une forme d’appartenance très simplifiée. Pierre Darlu: «On montre que l’individu est génétiquement complexe. En même temps, on conforte l’idée qu’on peut établir des catégories qu’on appellera peuples ou races… Soit vous vous dites: je suis un mélange, il y a un continuum génétique et j’en suis le fruit. Soit vous biologisez votre appartenance culturelle – et vous pourriez être amené à croire que les races existent objectivement.» De ces effets, lequel l’emporte? «Nous avons déposé trois projets pour étudier l’impact de ces tests d’origine, mais nous n’avons jamais réussi à obtenir des crédits.»

Potentiellement sournoises sur le plan collectif, les répercussions paraissent modestes au niveau individuel. Michel Goyard semble moins impressionné par son ancêtre «né au Danemark il y a 6500 ans» que par un fait avéré via la généalogie classique: «J’ai une ancêtre suisse. Elle a migré d’Aarau à Mulhouse vers 1750-1800, à une époque où dans les montagnes on avait du mal à vivre.» Small world.

Richard Powers, l’ADN d’un écrivain

En séquençant son ADN en 2008, le romancier américain s’est découvert à 8% Yoruba Qu’en dit-il aujourd’hui?

Qu’est-ce que cela fait d’avoir été une des neuf premières personnes sur Terre à avoir son génome complètement séquencé? L’écrivain américain Richard Powers (National Book Award en 2006 pour La Chambre aux échos) le racontait en octobre 2008 dans le magazine GQ. Nous l’avons appelé pour prendre des nouvelles.
Le récit originel, d’abord: «Au-delà de ma liste de risques médicaux, j’ai aussi appris quelque chose d’autre, quelque chose d’extraordinaire: 8% de mon matériel génétique contient des variations qui trouvent leur parenté la plus étroite dans des variantes découvertes auprès de la population yoruba d’Ibadan, au Nigeria. Je suis devenu une autre personne, autre que celle que je pensais être», écrivait-il. Qu’en dit-il aujourd’hui?

«Je suis devenu quelqu’un d’autre d’une façon plus subtile. Nous devenons toujours quelqu’un d’autre. Je n’ai pas essayé d’obtenir davantage d’informations sur mes origines, mais cela est devenu une partie de ma conscience. Sur le plan général, la notion que chacun de nous est disparate s’est répandue. On accepte l’idée que nous sommes des mélanges», répond-il. Pourquoi ce test? Désir personnel ou idée du magazine? «Je travaillais sur le roman Générosité, qui a une composante génétique. Sachant cela, GQ m’a proposé cette mission. Hors de ce cadre, je n’y aurais pas songé. Car nous n’en sommes pas au point où ce genre d’information peut avoir une vraie pertinence. Ce qui devient clair, c’est qu’obtenir des conclusions intéressantes devient de plus en plus compliqué.»

Parmi les rares écrivains à créer du sens à la fois par l’art du récit, par l’enregistrement contemplatif du monde et par une réflexion poussée sur les changements que la science et la technologie apportent à notre vie, Powers publiera en janvier Orfeo, roman ­déroulant la cavale d’un compositeur adepte de microbiologie. «Je travaille sur le prochain: un livre qui explore la vie et l’histoire humaines du point de vue de notre lien avec les arbres.» Il écrit. Nous patientons.