Vie quotidienne

La fatigue, cette ennemie à apprivoiser

Et si on faisait corps avec sa fatigue plutôt que d'essayer de la combattre à tout prix? C’est la suggestion d’un ouvrage passionnant qui donne des conseils pour amadouer cet état où tout devient pesant

Il y a la fatigue du bureau, le trop (burn-out) ou le pas assez (bore-out). Il y a la fatigue de la maison – l’ado qui traîne les pieds, les horaires cadencés, les nuits fractionnées des nouveau-nés. Il y a l’épuisement amoureux – le terrible sentiment de solitude, seul ou à deux. Et puis, il y a l’usure d’un sommeil perturbé. Dans Fatigue. Et si on apprenait vraiment à se reposer? (Ed. Flammarion), le coach Léonard Anthony, aidé du médecin Adrian Chaboche, visite les terres arides de l’éreintement, et le voyage est passionnant. La solution face à toutes ces fatigues? Faire d’elles des alliées plutôt que des ennemies. Explications en plusieurs stations.

Au bureau

L’écran vous brûle les yeux et votre nuque, un morceau de béton, demande sa libération. Rien ne sert d’insister, vous devez bouger. Lorsqu’on travaille face à un ordinateur, il faut prendre une pause toutes les deux heures, assure l’auteur. Comme une pause cigarette, mais sans cigarette. «Allez faire un tour, seul, pour éviter de parler travail, respirez, déconnectez!» Léonard Anthony recommande aussi de ne pas sauter la pause de midi, car, sinon, «on perd son temps à vouloir le gagner». «Et quand vous mangez, vous mangez et c’est tout. Vous ne téléphonez pas, vous ne lisez pas vos e-mails, vous n’envoyez pas de SMS, vous ne regardez pas une série. Vous faites attention à ce que vous avalez, texture, saveur, de sorte de manger lentement.» Ainsi, le corps est régénéré sans peser et la fatigue digestive ne s’abat pas sur le sujet.

A certains clients très atteints, je prescris des temps de «rien». Pendant dix, puis vingt, puis trente minutes, plusieurs fois par jour, je les invite à s’installer dans un fauteuil, à sentir le textile du siège et à apprécier la fraîcheur d’un marbre ou la chaleur d’un tapis sous leurs pieds

En cas de burn-out, le repos radical s’impose (voir complément). Ensuite, il faut souvent changer de lieu de travail, explique le thérapeute, car il est très difficile de modifier des habitudes inscrites dans une dynamique collective. Mais le plus important pour tout un chacun – et avant le burn-out –, c’est de changer sa focale. Puisque nous sommes fréquemment nos premiers bourreaux, l’ouvrage nous incite avec finesse à troquer notre scénario «à la Spielberg, basé sur l’effort et la combativité, avec un scénario à la David Lynch, qui valorise la sortie de route et l’inventivité». «La réalité n’est pas toujours celle que l’on croit», observe Léonard Anthony qui, outre ce changement de point de vue, pratique aussi la «reposologie active». «A certains clients très atteints, je prescris des temps de «rien». Pendant dix, puis vingt, puis trente minutes, plusieurs fois par jour, je les invite à s’installer dans un fauteuil, à sentir le textile du siège et à apprécier la fraîcheur d’un marbre ou la chaleur d’un tapis sous leurs pieds. Ouvrir des espaces de tranquillité permet de reprendre contact avec sa vie intérieure et extérieure.»

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Et le bore-out?

Que propose le coach contre le bore-out, ce travers totalement sous-estimé qui voit des employés s’épuiser à ne rien faire? «Je recommande à ces personnes de se déculpabiliser et d’utiliser ces heures blanches pour des activités personnelles. Une de mes clientes a écrit ainsi un livre sur son lieu de travail et obtenu un joli petit succès une fois le roman publié. C’est une réponse légitime à la désorganisation économique.»

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A la maison

Le scénario est connu. En fin de journée, quand parents et enfants rentrent de leurs activités, tout le monde est épuisé et le cocktail émotionnel ne demande qu’à exploser. Devoirs, douches, repas, les adultes pensent «efficacité» quand les petits n’ont qu’une envie, jouer et rêver. La solution? «Dès leur retour au foyer, les parents doivent s’imposer une pause de vingt minutes sur le canapé», assure Léonard Anthony. Le temps perdu est largement rattrapé ensuite, car, grâce à cette décompression, la soirée se déroule dans la détente et les enfants, moins chargés en électricité, mangent bien et s’endorment sans broncher.

Même pas de côté du thérapeute concernant les nuits fractionnées par les réveils du nouveau-né. Pour ne pas ajouter du stress négatif à la fatalité, pourquoi ne pas considérer ces éveils obligés comme des sortes de parenthèses où on fait ami-ami avec la nuit? questionne en substance le coach. C’est audacieux. Et efficace, assure-t-il, car, là aussi, la détente amène de la détente et, apaisé, le bébé se rendort plus vite.

L’adolescence bénéfice d’une bienveillance identique. «C’est vrai, les ados sont souvent avachis et leur silhouette voûtée agace les parents», concède l’auteur. Mais leur fatigue est légitime, rappelle-t-il, car les adolescents peuvent grandir de 10 centimètres en une année, leur corps en pleine croissance dépense jusqu’à 3500 calories par jour et ils sont submergés par un tsunami hormonal. Enfin, la mélatonine – hormone qui provoque l’assoupissement – connaît un retard de production chez eux. «Voilà pourquoi ils se couchent si tard et dorment jusqu’à midi», plaide cet avocat de leur cause.

Ne rien faire du tout!

Sa suggestion aux parents? «Apprenez-leur à… en faire encore moins! Voire à ne rien faire du tout!» C’est que, constate le thérapeute, les ados sont certes inertes, mais toujours connectés à des écrans. Du coup, ils ne se reposent pas vraiment. «Lorsque je reçois des jeunes gens pour déconcentration chronique, je leur prescris la règle des 20-20-20. Ce rituel consiste à faire une pause d’écran toutes les vingt minutes en regardant pendant vingt secondes un objet situé à 20 pieds, c’est-à-dire à 5 ou 6 mètres pour se recentrer et soulager les yeux. Mais comme ce n’est souvent pas suffisant, j’amène ces ados dehors et je leur demande de décrire ce qu’ils voient, entendent et sentent. Au début, ils résistent, veulent rentrer (pour «checker» leur écran!), puis ils se prennent au jeu et, petit à petit, retrouvent concentration et vitalité. Chaque parent peut accompagner son enfant/adolescent dans cet exercice et lutter ainsi contre l’épuisement technologique. Ce sera bon pour lui aussi!»

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En amour

Il y a deux épuisements amoureux, explique Léonard Anthony. Celui du célibataire qui court sans résultat après sa moitié idéalisée. Et celui des conjoints qui ont perdu leur complicité. «Les deux sont des gouffres à énergie», assure l’auteur. Aux célibataires qui cherchent l’élu(e) sur des sites de rencontre, Léonard Anthony déconseille l’opération séduction lors du premier rendez-vous. Cette intention, qui naît d’une anxiété et se traduit chez le stressé par une longue énumération de ses qualités, étouffe la possibilité d’une relation. «Cessez de vouloir plaire! Soyez naturels, posez des questions, intéressez-vous à l’autre! Ainsi, même si la rencontre ne donne rien, vous vous serez au moins enrichi(e) d’un parcours de vie et éviterez la grande fatigue née de la frustration.»

Se regarder dans les yeux

Aux couples qui ont perdu le mojo, le thérapeute conseille également d’interrompre le flot de mots. «J’invite les conjoints à se mettre face à face, dans une semi-obscurité, et à se regarder dans les yeux sans paroles. C’est le meilleur moyen de se reconnecter aux premiers émois et de retrouver une sexualité. Car, il ne faut pas se leurrer, la sexualité est un indicateur de la bonne santé du couple. Un couple qui va bien fait l’amour. Un couple fatigué finira par s’endormir, au sens propre comme figuré.»

Mais plus que tout, ou plutôt avant tout, Léonard Anthony préconise l’amour de soi. «Il est illusoire de vouloir aimer l’autre sans prendre soin de soi. S’offrir des week-ends de liberté, s’autoriser régulièrement une activité personnelle stimulent l’individu et réveillent le couple. Aux yeux de l’autre, on est riche de ce qu’on vit sans lui.»

Au lit

Se tourner, se retourner et se re-retourner dans le lit sans parvenir à s’endormir. Un tiers de la population occidentale souffre de troubles du sommeil, dont 15 à 20% d’insomnies chroniques. Des anxiétés de séparation ou de changement freinent le sommeil en début de nuit, explique Léonard Anthony, tandis que les réveils en cours de nuit sont plutôt liés à une hypervigilance et des problèmes du quotidien. Le résultat est le même: durant la journée, la personne qui n’a pas (bien) dormi est vaseuse et a tendance à tout oublier. La solution originale du coach? Ne pas repousser les idées fixes qui viennent nous harceler, mais les affronter. «Au lieu de lâcher prise, prenez prise. Soyez là physiquement et considérez votre pensée obsédante avec intérêt. Dites-lui que vous allez vous occuper d’elle, le lendemain matin. Vous n’avez même pas besoin de la noter pour vous en débarrasser, elle partira et reviendra d’elle-même au moment opportun.»

Le train du sommeil

Sinon, le coach rappelle que si on laisse passer le train du sommeil signalé par le bâillement, les yeux qui piquent, la tête lourde et les paupières qui tombent, on doit attendre de nouveau une heure et demie pour qu’un nouveau train passe. C’est beaucoup trop, prévient-il, d’autant que, souvent, on rate ce premier train pour regarder une série «qui amène dans le cocon des soucis extérieurs qui n’ont rien à y faire».

Sur l’insomnie: L’état d’hyper-éveil, nouveau fléau de nos nuits

A ce propos, Léonard Anthony déconseille toute technologie dans le lit. Il bannit aussi le grignotage et les discussions graves. Réservez le lit à deux seules activités, dormir et faire l’amour, dit le thérapeute, et comme par enchantement, vous passerez des nuits pleines et réparatrices.


Fatigue. Et si on apprenait vraiment à se reposer? Flammarion/Versilio, Paris, 2018.

On est soit fatigué, soit…

… flagada, ramollo, raplapla, flapi, naze, crevé, cassé, las, lessivé, fourbu, exténué, brisé, grillé, vanné, assommé, vidé, harassé, claqué. On est aussi H. S., au bout du rouleau, au bout de sa vie, sur les rotules. Ou alors on a un coup de barre, un coup de calgon, un coup de mou. What else?

Les phases du burn-out:

Etudié depuis 1970, le burn-out est une dépression liée à un surmenage professionnel. Dans la première phase, appelée l’antichambre ou burn-in, l’employé commence à en faire trop. Sa vie professionnelle, qu’il définit souvent comme «passionnante», se met à empiéter sur les pratiques sportives, les loisirs et les relations sociales. Dans un second temps, des symptômes physiques se manifestent, tels que maux de tête, de ventre et de dos. Associés à des symptômes psychiques, tels que fatigue morale, dépréciation de soi, sensation de déréalisation (comme si on vivait dans un film), angoisses et sensations de ne pas être reconnu à sa juste valeur. Si rien n’est fait, la troisième phase prend rapidement le relais. Le salarié a alors la sensation de s’effondrer sur lui-même, à l’image d’un immeuble qui brûle à l’intérieur, mais dont la façade reste intacte. «Le burn-out est un incendie que l’on déclenche à son propre domicile, en jetant aux flammes nos propres affaires, nos valeurs, notre vie personnelle», précise le coach. Et le quatrième stade? Cette phase est dite de «rupture». «Le repli est total, il est impossible de communiquer avec l’extérieur, de se lever et de sortir de chez soi. Les pensées suicidaires succèdent aux idées noires, avec un risque de passage à l’acte.» Incroyable, mais vrai: ce n’est souvent qu’à ce stade que l’employé consulte! Il entame alors un traitement, avec ou sans médicament, de longue durée – souvent plusieurs mois, pour «se recentrer sur lui-même et faire émerger les ressources restées intactes». La reprise est délicate, le patient doit rester étroitement encadré par son médecin. «Il est, littéralement, en rééducation, comme un sportif qui se remet d’une blessure», conclut l’auteur.

Les snombies

Vous les connaissez sans le savoir. Les snombies, ce sont ces êtres qui marchent dans la rue, le nez dans leur portable. Snombie vient de la contraction entre zombie et smartphone, et le phénomène a pris une telle ampleur dans certaines villes que des couloirs de circulation spéciaux ont été créés, avec signalisations lumineuses au sol pour éviter les accidents. Et alors, quel est le lien avec la fatigue? Le corps du snombie souffre souvent de cervicalgie du texto ou «text neck» ou d’hallucinations cénesthétiques: la personne a la conviction de ressentir les vibrations fantômes de son appareil de façon répétée et obsédante. Ce n’est pas pour rien, sourit Léonard Anthony, que Steve Jobs a longtemps refusé de donner à ses enfants tablettes et smartphones, préférant leur offrir des livres.

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