Portrait

Fatima Sator, le visage féministe de HBO

La Genevoise d’adoption réécrit l’histoire de la Charte des Nations unies. Elle a révélé que l’ajout sur l’égalité des sexes incombe à Bertha Lutz, une militante brésilienne. Une découverte étonnante qui lui vaut d’être l’héroïne d’un documentaire de HBO

Dans un bar cosy de Genève où elle pianote sur son smartphone, Fatima Sator ressemble à toutes les femmes actives de 27 ans. Nul ne se doute que la chercheuse algérienne a rejoint l’élite du combat international pour l’égalité. Ses recherches pointues sur l’élan féministe d’Amérique du Sud, réalisées avec sa collègue de mémoire Elise Dietrichson, ont même tapé dans l’œil de HBO. La chaîne de télévision, auteure de la saga Game of Thrones, les a suivies l’année passée dans les rues de Brasilia pour monter un documentaire exclusif prévu pour 2019.

Une consécration pour celle qui, trois ans plus tôt, dans le cadre de sa deuxième formation en études internationales à l’Université de Londres, a dévoilé le rôle magistral de Bertha Lutz à l’ONU. Une militante brésilienne, grande oubliée des archives. En 1945, cette porte-parole progressiste s’est battue ardemment face aux Occidentaux et à leurs représentantes féminines – 3% des délégués à la Conférence de San Francisco, premier rendez-vous de l’alliance des Nations unies après la Deuxième Guerre mondiale – pour ajouter l’égalité des sexes dans les traités internationaux.

Réparer l’histoire de la Charte de l’ONU en soulignant l’implication d’une Brésilienne pour le droit des femmes est un acte politique. Je suis prête à le crier sur tous les toits, et pas seulement sur HBO

Du New York Times au Monde diplomatique, l’information circule. «Je pensais que tout allait vite s’essouffler. Nous ne sommes que deux chercheuses sans doctorat. J’avoue, on a un peu secoué la vision patriarcale et occidentalo-centrée de l’ONU, mais jamais je n’aurais prédit être le fil rouge d’un reportage sur HBO», commente Fatima, qui travaille aujourd’hui comme chargée de communication au Bureau de la coordination des affaires humanitaires aux Nations unies.

Musulmane, cosmopolite, émancipée

Son érudition et sa vision globale de citoyenne du monde, Fatima Sator les ont héritées de son père, diplomate. Durant son enfance passée entre Alger et Lisbonne, elle s’épanouit au sein d’une famille musulmane aux ascendants féministes. «Vous savez, l’islam est une religion avec des fondements égalitaires, mais les usages modernes du Coran lui donnent une autre teinte», regrette-t-elle.

Adolescente, elle se construit une identité plus rebelle à New Delhi, sa deuxième maison. Dans la capitale indienne, la chercheuse bouillonne et se rêve journaliste d’investigation. Mais elle opte finalement pour une licence en économie et gestion. Destination Lyon. «Une Maghrébine de 17 ans qui emménage seule, c’était audacieux, mais on m’a toujours poussée à m’émanciper.»

Un mantra qu’elle va suivre à la lettre. Intrépide, Fatima Sator part un an à Los Angeles en échange universitaire, puis entre au Capitol Hill de Washington pour un stage formateur dans la politique. «C’était sous l’ère Obama. Les trois lettres de l’ONU commencent à monopoliser mes pensées», se souvient-elle en évaluant ses perspectives de carrière.

Reste que l’attrait de l’enquête la rattrape. Elle googlise des formations en Europe et tombe sur l’Académie de journalisme et des médias de Neuchâtel. «Contrairement aux écoles françaises, elle a valorisé mon parcours atypique.» Sur place, son statut de «non-Européenne» pèse sur son cursus. Les problèmes de visa s’enchaînent. L’étudiante brillante et parfaitement intégrée reçoit un courrier qui lui demande de quitter le territoire. «Soutenue par tous mes camarades, j’ai eu la niaque de me battre face à cette injustice. J’ai fini par faire opposition au Tribunal fédéral. Et j’ai gagné!»

Polyglotte – elle parle le français, l’arabe, l’anglais et l’espagnol –, Fatima Sator séduit le magazine L’Hebdo à la fin de ses études en 2015. «Malgré tous leurs efforts, ils n’ont pas pu me garder à cause de mon permis de travail. Il fallait me réinventer et trouver de nouvelles ambitions.»

Nouveau combat: le féminisme du Sud

L’ONU se dessine alors comme une évidence. Et pour maximiser ses chances, elle s’inscrit à un master dans un pays anglophone. A Londres, elle tombe ainsi sur les écrits fascinants de Bertha Lutz. «Une femme au caractère bien trempé dont les textes seraient classés secrets dans la diplomatie actuelle», sourit celle qui pourrait être sa petite-fille spirituelle d’Algérie. «Ce qui a chamboulé mes croyances, c’est que le féminisme ne prend pas sa source uniquement en Occident», s’étonne-t-elle encore.

Portée par ce nouveau savoir, elle traverse les continents pour prêcher le militantisme égalitaire du Sud. Avec sa comparse norvégienne, Fatima Sator rassemble une communauté de chercheuses qui, toutes, pistent leur Bertha Lutz locale. «Réparer l’histoire de la Charte de l’ONU en soulignant l’implication d’une Brésilienne pour le droit des femmes est un acte politique. Je suis prête à le crier sur tous les toits, et pas seulement sur HBO. Surtout au vu de la situation politique du pays qui vient d’élire un président conservateur comme Bolsonaro», grince-t-elle.

Inspirée par l’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, elle convoite le statut de conférencière à temps plein. En prémices d’une carrière prometteuse, Fatima Sator a participé le 6 décembre à la plébiscitée conférence TEDxPlacedesNationsWomen.


Profil

1991

Naissance à Alger.

2012

Arrivée en Suisse pour le master en journalisme à l’Université de Neuchâtel.

2014

Premier stage à l’ONU. Elle a trouvé sa vocation.

2016

Découvre l’existence de Bertha Lutz, féministe brésilienne, lors de son deuxième master à Londres.

2018

Tournage du documentaire HBO sur les féministes du Sud.


Nos portraits: pendant quelques mois, les portraits du «Temps» sont consacrés aux personnalités qui seront distinguées lors de l’édition 2019 du Forum des 100. Rendez-vous le 9 mai 2019.

Les portraits du «Temps»

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