«Au nom du principe «il est interdit d'interdire», la génération soixante-huitarde a adopté une position très permissive sur tous les sujets touchant à la sexualité, y compris la pédophilie et l'inceste. Daniel Cohn-Bendit n'a pas à payer lui seul le délire de toute une génération.» Replacer les actes du député Vert européen dans leur contexte tout en reconnaissant les errements du passé, telle est la position du journaliste et écrivain Jean-Claude Guillebaud auteur de La Tyrannie du plaisir. Cet ouvrage, qui fait allusion à l'aveuglement des militants de la libération sexuelle face à des actes jugés aujourd'hui répréhensibles, pourrait s'appliquer à Cohn-Bendit. En effet, dans un texte publié en 1976 et déterré récemment par Bettina Röhl, fille d'Ulrike Meinhof (une figure de proue de la bande à Baader), «Dany le Rouge» parle de son expérience d'éducateur dans un jardin d'enfants, confronté à la naissance de la sexualité des petits. «Il m'était arrivé plusieurs fois que certains gosses ouvrent ma braguette et commencent à me chatouiller», écrivait-il dans Le Grand Bazar. Cette semaine, le député Vert a critiqué ses propres écrits en les qualifiant de «naïfs» et a plaidé dans une lettre ouverte à un journal berlinois qu'«il s'agissait de transgresser des frontières et de briser des interdits. Cela n'avait rien à voir avec des abus sexuels».

Selon Jean-Claude Guillebaud, la polémique qui s'est allumée autour de Cohn-Bendit est un débat nécessaire sur les acquis et les erreurs de la révolution sexuelle. «Nous, les anciens soixante-huitards, devons avoir le courage de faire notre inventaire. On ne doit pas tout accepter ou tout rejeter du mouvement de mai 68. Aujourd'hui, la fille de Ulrike Meinhof demande des comptes à la génération de ses parents, et c'est normal.» Pour l'écrivain, la France se penche avec retard sur son passé. En Allemagne ou au Québec, les questions sur la libéralisation des mœurs sont soulevées depuis le début des années 80. «Les Français ont peur de paraître moralisateurs, argumente Guillebaud. Même s'il y a des conquêtes qu'il faut continuer à défendre, comme l'émancipation des femmes, il faut avoir le courage de dire qu'il y a des limites.»

«Retourner à l'état sauvage»

Il y a trente ans, le mouvement contestataire a conduit en France à ce qui fut nommé appelé «Printemps législatif». La prolifération de nouvelles lois permit ainsi la libéralisation de la contraception, facilita les procédures de divorce, l'autorité parentale fut remise en question par de nouvelles possibilités de garde des enfants. Le grand chamboulement social a touché de près la sexualité. Comme l'exprime Willy Pasini, sexologue genevois, «le couvercle de la répression paraissait trop lourd et de là est née la volonté de retourner à l'état sauvage. Et une des composantes de cette quête de la nature était la sexualité libre». Jean-Claude Guillebaud note que des manifestes revendiquant le droit à la pédophilie et à l'inceste fleurissaient alors. Parmi les illustres signataires prônant la dépénalisation de la pédophilie dans un texte de 1977, on relève Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir ou… Françoise Dolto. Une partie de ces militants était fascinée par les ouvrages de Wilhelm Reich, un psychiatre aux écrits libertaires. Willy Pasini résidait à l'époque en Californie. Il se souvient avoir lu sur le fronton de la maison de Pardo, sociologue américain: «Sex before eight, unless it's too late» (Faites l'amour avant huit ans, sinon ce sera trop tard).

Pour Jean-Claude Guillebaud, si on perçoit encore aujourd'hui des relents de ces idées pédophiles chez certains artistes soixante-huitards, la tendance est plutôt à la méfiance. «Les jeunes ont connu le sida, l'affaire Dutroux, les viols collectifs dans les banlieues, ils savent que la société a besoin de normes». Faut-il dès lors y voir un retour au puritanisme? «Non. Mes filles, aujourd'hui adolescentes, me riraient au nez si je leur parlais de respecter la morale des années 50…» Quant à Willy Pasini, il perçoit la situation actuelle comme une recherche d'équilibre: «Entre la position cléricale rigide qui voit le sexe comme un ennemi et les idées non viables de Wilhelm Reich, la société est en train de trouver ses limites.»