Société

«Il faut être un peu mégalomane pour être pédopsychiatre»

Auteur du «Dictionnaire amoureux de l'enfance et de l'adolescence», le célèbre Marcel Rufo célèbre les réseaux sociaux et use de l’empathie sensible pour faire avancer les petits malades. Interview

C’est un dictionnaire que l’on dévore comme un essai. Sorti fin 2017, le Dictionnaire amoureux de l’enfance et de l’adolescence dit notre univers mental, explore alphabétiquement notre passé et celui de nos enfants avant de nous réconcilier avec le futur. Tout est toujours possible, assure le célèbre pédopsychiatre, clinicien et professeur universitaire marseillais Marcel Rufo, dans son accent chantant.

Le Temps: Votre livre s’ouvre sur un constat plein d’espoir, contre le déterminisme: on a tort de penser que tout est joué dès les premières années de la vie, écrivez-vous. On rejoue sa vie jusqu’à la fin, tout reste toujours possible, et ce, à tous les âges de la vie…

Marcel Rufo: La culpabilité, c’est vraiment le sport national des parents. Se sentir coupable, c’est aimer, bien sûr, mais en même temps, c’est dévastateur. Et je trouve que les psys, les enseignants, les travailleurs sociaux doivent être en alliance avec les parents et leur dire que tout se joue toujours. J’ai vu ce matin un garçon vraiment très en retard. Son père croit en lui pourtant. Alors que les membres de mon équipe étaient circonspects, se demandant ce qu’ils pouvaient faire pour lui. Finalement, le gosse a été d’accord pour venir quinze jours dans le service. Je crois qu’on va trouver quelque chose pour l’aider et pour aider ce père à aider son fils dans une progression pourtant hypothétique. Tout se joue toujours. Il y a une notion fondamentale: la réserve d’espérance. Cela fonde ma pratique de soutien psychologique et relationnel.

– Parmi les choses non gravées dans le marbre, il y a le caractère, qui varie selon les étapes de la vie, les circonstances, etc.

– Oui, c’est juste. Plus je vieillis, plus j’ai la conviction que les diagnostics figent. Bien sûr qu’ils comptent, mais je m’intéresse davantage aux sujets que j’ai en face de moi, dans une perspective phénoménologique, une conscience qui interroge la conscience. Et je refuse la catégorie, le sigle, le logo qui enferment. «Etat limite», «caractériel»… je me fiche un peu de ces termes. Je me demande toujours quel est le lien possible à créer avec la personne qui arrive en consultation, ou avec les parents qui viennent me voir. Je crois vraiment qu’il ne faut pas que le psychiatre soit triste. Parce que sinon, il est aggravant.

– Est-ce la qualité du lien qui soigne?

– Oui, la notion d’empathie sensible est fondamentale. Mais il y a plusieurs dangers: il ne faut pas que le psy érotise la relation, il ne faut pas être démagogue, ni agressif, encore moins rejetant. Il faut trouver un juste équilibre. Je compare souvent cela au joueur de bandonéon: de temps en temps, on ouvre le soufflet, de temps en temps, on le referme. Et comme ça, petit à petit, on trouve le moment. Parfois, cela n’arrive pas à la première consultation, ni à la troisième consultation…

– Et parfois ça échoue?

– Oui. J’ai échoué récemment avec une jeune fille qui m’intéressait beaucoup, qui fuguait de partout. On me l’a confiée de Paris, elle est venue à Marseille. Je savais que l’un de ses amis s’était suicidé. Elle n’était pas bien. Je suis allé la voir dans son unité. Cela se passait bien. Elle a voulu être boulangère, a trouvé un stage. On était ravis, on l’a soutenue et on l’a laissée aller seule à son premier jour de stage, en lui faisant confiance. Et elle a fugué… Bon, tout n’est pas joué parce que les parents désolés m’ont appelé pour qu’on la reprenne, mais j’ai refusé. Je ne peux pas la reprendre, sinon je vais déclencher une épidémie de fugues dans le service. Mais la mère m’a dit que sa fille allait m’écrire, alors j’attends la lettre pour, peut-être, changer d’avis.

– Il n’y a pas de déterminisme mais, écrivez-vous, «toute sa vie, on explore son enfance à laquelle d’une manière ou d’une autre, on reste fidèle»…

– Oui, il y a, d’une certaine manière, une fidélité à l’enfance. Il y a des enfants plus malheureux que d’autres, bien sûr. La chose peut-être la plus redoutable que j’ai rencontrée dans ma carrière, ce sont les enfants qui ne sont pas, ou qui croient, ne pas être aimés par leur mère. Mais notons que même les structures mentales peuvent se modifier avec le temps, avec le travail. Remarquons que cette fidélité à l’enfance prend parfois des détours étonnants. Prenez l’exemple de la succession de Johnny Halliday, sur laquelle la presse française glose sans fin. Il déshérite ses enfants, mais tout le monde oublie que lui-même a été abandonné par ses parents, et qu’inconsciemment, il reproduit quelque chose de terrible. Et il choisit de tout céder à sa femme et à ses enfants adoptés, donc abandonnés comme lui…

– Vous revendiquez «une approche amoureuse de la connaissance». Vous glissez même, à la fin du livre, une «bibliographie amoureuse», dans laquelle figurent bien sûr les noms de vos mentors et pairs, comme Winnicott, Dolto, Freud, Roudinesco ou Cyrulnick. Mais aussi des écrivains, parmi lesquels Romain Gary, Milan Kundera, Albert Camus, Jacques Prévert, Goethe… Pourquoi?

– Les psychiatres souvent sont obligés, pour tenir le coup, de romancer les histoires douloureuses. On scénarise parfois les vies, on tente de trouver du sens là où il n’y en a pas. On espère toujours une surprise heureuse… Les romanciers ont cette supériorité sur les psys d’être libres, c’est l’utopie, la fiction. Alors que nous, nous sommes tenus par la clinique. On a beau rêver parfois, on est confrontés à des choses difficiles, frappés par la pathologie. Ces dernières semaines, nous avons reçu une très jeune fille qui s’est défenestrée. Elle a survécu avec une fracture de la hanche, mais elle me dit qu’elle veut mourir, qu’elle y arrivera de toute façon. Alors, oui, j’aimerais parfois être un romancier, pour écrire qu’elle rencontre un beau jeune homme, qu’il l’emmène se baigner sur une île déserte et qu’elle retrouve le goût de vivre. Mais je ne suis qu’un pédopsychiatre.

– Face à de tels cas, comment fait-on pour ne pas sombrer dans le défaitisme, voire le désespoir?

– J’ai été très aidé par mes maîtres. Je pense particulièrement au professeur de psychiatrie et grand phénoménologue marseillais Arthur Tatossian. Un jour, il m’a fait faire un exposé sur le suicide chez l’adolescent. Et j’ai présenté un travail très emballant, optimiste, dynamique. Et il me dit: «Tu sais Marcel, il faut être un peu mégalomane pour croire qu’on peut empêcher quelqu’un de se suicider, s’il est fermement décidé à le faire.» Et en me disant cela, alors que j’étais encore étudiant, il m’aide dans les échecs à venir dans ma carrière. Il m’a fait comprendre que je n’étais pas, que je ne serai jamais tout-puissant.

– Justement, venons-en à l’adolescence. C’est une période charnière, à hauts risques, écrivez-vous. Et pourtant, vous semblez la chérir cette étape. «La norme rassure, mais c’est l’originalité qui permet le progrès», soulignez-vous.

– Oui, c’est la surprise, le pas de côté, la transgression, la révolte… Proust disait, dans A l’Ombre des jeunes filles en fleurs, que le seul moment qui compte, c’est l’adolescence. C’est là où on peut changer le monde, là où la notion de provocation prend tout son sens. L’adolescent bouscule, il a cette soif d’absolu, de défier les conventions, de réinventer, voire de réenchanter la réalité prosaïque… D’ailleurs, je travaille actuellement à la création d’une unité d’adolescents qui sera opérationnelle dès l’année prochaine, avec des soins culturels.

– Est-ce pour cela qu’aujourd’hui l’adolescence survient de plus en plus tôt et qu’elle se prolonge toujours davantage?

– Je dirais que les familles sont de plus en plus démocratiques. Quand j’étais ado, ce qui était chic c’était de réussir à se payer sa chambre en ville. Maintenant, les enfants ne te quittent plus: ils font trois diplômes, habitent à la maison, ils amènent leurs petites copines, leurs copains… Remarquez, par exemple qu’à Genève, avec des pédopsychiatres comme Daniel Stern ou Bertrand Cramer, on a été très «pro-bébé». Donc les parents qui ont été si attentifs aux interactions, aux compétences de leur bébé, veulent encore travailler avec leur ado, voire leur jeune adulte. Il existe, aujourd’hui, une tendance à négocier plus qu’à éduquer. Ce qui fait que parfois de très jeunes enfants remettent en question l’autorité, haussent les épaules. Il y a un gosse de 10 ans, l’autre jour en consultation, qui m’a dit: «Fais attention, je suis un préadolescent.» C’était drôle.

– Vous êtes assez confiant face aux réseaux sociaux. N’êtes-vous pas inquiet pour notre société malade de son image?

– On vit bien sûr dans une société de l’image. Bien sûr, le harcèlement sur la toile est ravageur. Mais les réseaux sociaux font désormais partie de notre vie. D’ailleurs, nous allons lancer une expérimentation pour des consultations virtuelles. Surtout pour les ados qui ne veulent pas venir nous voir. Vous savez, pour les inhibés, les réseaux sociaux représentent une chance. J’ai eu le cas d’un ado qui s’enfermait dans sa chambre et passait son temps sur les réseaux sociaux. Parce que sa pathologie l’empêche – pour l’instant – de faire autrement. Mais au moins, il a plein d’amis virtuels. C’est une chance! Ce gosse, j’ai d’ailleurs accepté de l’hospitaliser avec son ordinateur. 


Marcel Rufo, «Dictionnaire Amoureux de l’enfance et de l’adolescence», Ed. Anne Carrière-Plon

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