Société

Faut-il bouter les gros 4 x 4 hors des villes?

Les municipalités de Londres et Paris veulent restreindre le nombre des gros véhicules tout-terrain sur leur territoire. Des députés genevois y pensent à nouveau. La tolérance urbaine aux mastodontes pollueurs, dangereux et avides consommateurs d'essence, semble approcher un seuil limite

«Ce sont des idiots!» Tel le jugement carré de Ken Livingstone, le maire de Londres, sur les conducteurs et conductrices dont les pesants véhicules 4 x 4 encombrent selon lui trop la capitale britannique. Qualifiant les Volvo X-90, Porsche Cayenne, Mercedes Classe M, BMW X-5 et autres Jeep Grand Cheroquee de «totalement inutiles en ville», Ken Linvingstone s'est moqué fin mai des parents qui trimbalent leurs enfants à l'école dans ces lourdes voitures, mais n'arrivent pas à manœuvrer leurs engins dans les cours des établissements scolaires. L'opinion du maire de Londres est faite: ces véhicules ne sont que des «symboles statutaires pour des gens qui ont trop d'argent».

Surnommés à Londres les «School run monsters» (les monstres des trajets scolaires) ou les «Chelsea tractors» (les tracteurs de Chelsea, du nom de l'un des quartiers chics de la capitale), les mastodontes du bitume sont ainsi dans la ligne de mire du politicien travailliste, récemment réélu à son poste. Ce n'est pas une bonne nouvelle pour les constructeurs automobiles qui commercialisent ces modèles à excellentes marges bénéficiaires: l'un des plus grands succès politiques de Livingston reste l'introduction de la «Congestion charge», la ceinture payante autour de Londres qui a diminué le trafic automobile dans le centre-ville, et intéresse désormais beaucoup les autorités des autres mégapoles internationales.

Les menaces du maire restent pour l'heure verbales. Celles de son homologue parisien, le socialiste Bertrand Delanoë, sont plus précises. Le 8 juin dernier, sur une proposition de la majorité municipale, le Conseil de Paris s'est engagé à réduire à terme, sans doute dans les dix-huit mois, la circulation des véhicules 4 x 4 dans la capitale française. Ces grosses automobiles pourraient être interdites de circulation «en cas de pic de pollution dès le niveau 1», une situation fréquente à Paris. Elles pourraient être bannies des zones protégées comme les berges de la Seine ou les bois de Vincennes, et perdre leurs droits à un tarif résidentiel de stationnement. Les gros 4 x 4 pourraient être aussi stigmatisés par l'apposition sur leur pare-brise d'une «vignette noire». La résolution municipale, qui n'est pour l'heure qu'un «vœu», rappelle que les volumineux véhicules tout-terrain «émettent en moyenne près de quatre fois plus de Co2 que les voitures les moins polluantes. De plus, certains consomment jusqu'à 23,9 litres de carburant aux 100 km en milieu urbain. A l'heure où la raréfaction des ressources pétrolières génère conflits et augmentations des prix, cela est totalement irresponsable».

Le 25 mai dernier, la municipalité de Paris a soutenu une manifestation contre le constructeur Mercedes sur les Champs-Elysées. Des organisations écologiques françaises ont décerné au concessionnaire de la marque allemande le «Premier Prix du dérèglement climatique» pour son modèle G500, un 4 x 4 balourd qui rejette 400 g de Co2 au kilomètre, contre 155 g pour la moyenne des voitures qui sont vendues aujourd'hui en France.

Si les lourds véhicules tout-terrain sont depuis la dernière décennie une cible de choix pour les milieux écologistes en raison de leur pollution et consommation excessives, si ces mêmes machines inquiètent les organismes de sécurité routière à cause de leur dangerosité, les critiques venues ces derniers jours de Londres et Paris sont d'une nature différente. Elles se concentrent sur l'inopportunité de ces véhicules dans la circulation urbaine pour envisager des mesures politiques qui pourraient en limiter localement le nombre. Ces critiques fusent à un moment favorable: le prix de l'essence a fortement augmenté et la canicule de l'an dernier a accru la sensibilité générale au problème du réchauffement climatique. «Nous sommes arrivés trop tôt avec notre motion» admet le député socialiste Sami Kanaan, qui s'en était pris en octobre 2002 avec quelques collègues aux tout-terrain qui arpentent le centre de Genève. Si la motion a été balayée par le Grand Conseil, l'idée d'une restriction a été réactivée jeudi dernier. Prenant en exemple la proposition parisienne, la députée écologiste Sylvia Leuenberger a interpellé le Grand Conseil en ces termes: «A quand l'interdiction des gros 4 x 4 en ville de Genève? Les changements climatiques, eux, n'attendront pas…»

Comme le rappelle Rudolf Blessing, responsable technique de l'Association suisse des importateurs d'automobile, ce type de projet discriminatoire se heurte à une double difficulté. Comment définir, faute de catégorie spécifique, ce qu'est un «4 x 4» alors qu'il existe en Suisse toutes sortes de véhicules à quatre roues motrices, des petits, des moyens et des gros, des légers et des lourds, des hauts et des bas sur pattes, à l'aise ou non hors des routes? Et comment mettre hors la loi des voitures qui ont été dûment homologuées sur le territoire suisse, tant elles se sont montrées en tous points conformes aux normes suisses en vigueur, lesquelles sont identiques aux normes européennes?

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