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Faut-il maximiser le temps passé avec les enfants?

Il n’y aurait pas de lien entre le bien-être des enfants et la quantité de temps passé avec eux

On se calme. On lâche un peu la pédale de la culpabilité. Apparemment, on a le droit. C’est ce que suggère une étude sociologique appelée «La quantité de temps que les mères passent avec leurs enfants et adolescents importe-t-elle?» qui a fait quelques vagues en Amérique du Nord. L’étude teste empiriquement, à l’aide de données récoltées sur la durée (on appelle cela une «mesure longitudinale»), la solidité d’une idée qui, pour beaucoup, semble aller de soi: plus une mère consacre du temps à son enfant, mieux celui-ci se porte. Vrai? Faux?

La notion, qui relève davantage de la croyance que de la connaissance, s’inscrit évidemment en porte-à-faux avec l’évolution économique et socioculturelle qui a vu les mères travailler de plus en plus souvent en dehors du foyer. Dans l’écart entre les convictions courantes et le changement sociétal, on a vu se développer une «idéologie du maternage intensif» livrant les femmes à des pressions et injonctions contradictoires. Mais que se passe-t-il si on soumet cette idée à la grille d’analyse statistique des sciences sociales?

Le travail des femmes, faux argument

«Dans nos recherches précédentes, nous avions constaté qu’au cours des quatre dernières décennies, le temps passé par les pères avec les enfants a augmenté de manière constante en Amérique du Nord. Dans la même période, en ce qui concerne les mères, la quantité de temps passé avec les enfants s’est maintenue plus ou moins constante – alors même que les femmes sont entrées en grand nombre sur le marché du travail», signale au téléphone Melissa Milkie, professeure à l’Université de Toronto, au nom de l’équipe canado-états-unienne qui a réalisé l’étude.

Questionnements parallèles: «Beaucoup de chercheurs s’étaient demandé si le travail des mères en dehors du foyer affectait le développement des enfants. La plupart de ces études montraient qu’il y avait des effets très faibles, ou pas d’effet du tout. Il nous a semblé naturel d’aborder ce même sujet sous l’angle de la quantité de temps – ce que ces études antérieures ne faisaient pas.»

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Comment, au juste, mesure-t-on une chose pareille? D’un côté, des comptes rendus détaillés de l’emploi du temps (time-diary) au cours d’une journée en semaine et d’un jour de week-end, livrés en deux vagues, en 1997 et en 2002, par des familles participant au Panel Study of Income Dynamics-Child Develop­ment Supplement (PSID-CDS), projet de longue haleine de l’Université du Michigan. De l’autre côté, des indicateurs émotionnels, cognitifs et comportementaux visant à évaluer la situation des enfants.

Contre le «caractère sacro-saint du temps maternel»

Le verdict? Contre-intuitive par rapport à la croyance dans le «caractère sacro-saint du temps maternel», mais cohérente avec les résultats des recherches antérieures évoquées plus haut, la conclusion est qu’il n’y a aucune corrélation entre la quantité de temps passé par les mères à materner et le bien-être de leur progéniture. Pareil, d’ailleurs, pour le temps paternel.

«Le corpus des recherches existantes suggère une perspective égalitaire: le temps des mères et celui des pères ne paraissent pas avoir des impacts différents», reprend Melissa Milkie. Il y a une autre surprise, toutefois. «Lorsqu’on observe la quantité de temps consacré conjointement par les deux parents à des activités avec les enfants, on découvre qu’elle semble avoir une corrélation positive avec le bien-être de ces derniers dans la tranche d’âge de 12 à 18 ans.» Pour des raisons qui restent à explorer, la quantité de présence parentale ferait ainsi une différence pour les adolescents, plutôt que pour les jeunes enfants – mais ceci ne vaudrait que pour les tranches de temps où les deux parents sont engagés simultanément.

Si en dehors de ce cas particulier, la quantité de temps ne fait pas une différence en tant que telle, qu’est-ce qui importe vraiment, pour que les enfants aillent bien? «Une seule étude ne peut évidemment suffire à fonder une vision d’ensemble: elle vise plutôt à enrichir la discussion sur les variables en jeu. Ce que l’on peut dire d’après les résultats, c’est que les facteurs effectivement corrélés au bien-être des enfants sont liés d’une part aux variables socio-économiques, et d’autre part à la qualité du temps qu’on passe avec eux, plutôt qu’à sa quantité.» Evident? Sans doute. D’une part, des inégalités socio-économiques qui se reproduisent. D’autre part, l’effet positif d’activités «qualitatives» telles que des sorties, des lectures à haute voix ou des repas en commun. Ce temps de qualité est d’ailleurs celui que les mères travaillant hors du foyer tendent à conserver, selon une autre étude, publiée en 2014 et basée sur les mêmes données du PSID-CDS 3.

Une étude attaquée

Reste à discuter le risque de la bévue statistique. Une corrélation entre deux mesures ne signifie pas qu’il y ait entre elles un lien de cause à effet. Les résultats observés chez les adolescents pourraient ainsi signifier autre chose qu’un lien causal. Mais pour les jeunes enfants, l’étude montre précisément une absence de corrélation: pour l’essentiel, le risque de ce genre de bévue est donc écarté…

Que conclure? L’étude a été attaquée, et défendue de manière convaincante par ses auteures, sur le plan de sa méthodologie statistique. Melissa Milkie et ses coéquipières multiplient néanmoins les avertissements: on ne construit pas une vision du monde sur une enquête chiffrée. Il reste que les résultats sont cohérents avec ceux des autres chercheurs ayant abordé la question sous d’autres angles de façon empirique. Si l’on tient au bien-être des enfants, il semble bien, donc, qu’il faille plutôt intervenir sur les variables socio-économiques qui l’affectent. Et la culpabilité instillée chez les femmes dans l’écart entre l’activité professionnelle et le paradigme du «maternage intensif» semble bien se révéler injustifiée.


«Does the Amount of Time Mothers Spend With Children or Adolescents Matter?», par Melissa A. Milkie, Kei M. Nomaguchi et Kathleen E. Denny («Journal of Mariage and Family» 77, avril 2015)

 

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