éditorial

Faut-il supprimer le 8 mars?

ÉDITORIAL. On pourrait rêver d’un monde où une Journée internationale des femmes n’aurait plus lieu d’être

Il y a une Journée internationale des femmes – le 8 mars – mais il n’y a pas, du moins officiellement, de Journée internationale des hommes. Preuve s’il en fallait que, dans l’imaginaire de nos sociétés occidentales, le masculin reste «universel», tandis que le féminin demeure «limité», comme le remarque l’essayiste et féministe américaine Gloria Steinem. L’homme, en effet, n’a pas besoin de sa journée. Elle a lieu tous les jours de l’année.

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En tant que femme, mais aussi en tant qu’homme, on pourrait rêver d’un monde où une Journée internationale des femmes n’aurait plus lieu d’être, un monde où seraient réalisées «l’égalité et l’entière humanité des femmes et des hommes», pour reprendre une autre formule de Gloria Steinem.

Depuis deux ans maintenant, le féminisme revient en force, il se réinstalle dans les médias, dans les rayons des librairies, dans les discussions, en politique et dans l’action sociale. Il n’est plus honteux de se dire féministe – même pour les hommes – et l’on brandit volontiers cet étendard jusque sur les podiums des défilés de mode. Voilà qui, en Occident du moins, augure un 8 mars plus heureux que d’autres.

La mode est là. Et on veut croire qu’elle est dictée par une nécessité et un élan profonds. Par la résistance à des situations sociales et politiques concrètes: abus de pouvoir, violences, harcèlement, élection de leaders ouvertement misogynes comme Donald Trump ou, plus récemment, Jair Bolsonaro. Mais aussi par le sentiment que persistent, plus sournoisement, des inégalités de traitement et de salaire, une forme de condescendance, un sexisme ordinaire et tout simplement une invisibilité chronique.

Ce n’est pas la première fois que le féminisme est en vogue, et ses élans ont souvent été coupés net, disqualifiés, moqués, discrédités. Ainsi, la féminisation des noms de métiers – en particulier des fonctions prestigieuses – n’a cessé de reculer au XIXe siècle, jusqu’à quasiment disparaître au début du XXe, pour ne rentrer qu’aujourd’hui dans les bonnes grâces de l’Académie française.

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Profitons donc de cet élan pour avancer vraiment. Des femmes et des hommes font aujourd’hui un énorme travail de mise à jour; des dictionnaires, des essais, des histoires, des bandes dessinées, des films, des podcasts essaiment et racontent les vies de femmes oubliées. Des groupes se forment, des travaux sont publiés, des chartes sont signées qui visent à installer durablement créatrices et intellectuelles dans le débat contemporain. Les femmes se mobilisent contre l’ordre établi, comme en Suisse, où elles feront grève le 14 juin.

Alors, faut-il supprimer le 8 mars? Nous sommes hélas encore loin de «l’égalité et l’entière humanité des femmes et des hommes»… Et peut-être n’y parviendrons-nous jamais tout à fait. Néanmoins, comme le dit, une fois encore, Gloria Steinem: «Si la fin justifie les moyens, les moyens sont déjà une fin en soi.»

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