Récit

Comment de faux passeports paraguayens ont sauvé des Juifs

Dès 1940, le consul de Pologne à Berne a falsifié des documents d’identité sud-américains pour soustraire des camps d’extermination des milliers de Juifs. Dont les parents de Léonie de Picciotto. Témoignage

Ainsi commença le discours de Léonie de Picciotto, au Bâtiment des forces motrices à Genève le 2 mai 2019, jour de commémoration pour les victimes de la Shoah: «Il était une fois, durant les années sombres de la Deuxième Guerre mondiale, au sein de l’ambassade de Pologne à Berne, une équipe dont le courage a permis de sauver des Juifs grâce à des passeports sud-américains.» Vies sauvées dont celles de neuf membres de sa famille, parents, grands-parents, oncle, tante et cousines. Histoire extraordinaire que celle de ces Passports for Life, révélée l’an passé au Mémorial de la Shoah à Paris par l’actuel ambassadeur de Pologne à Berne, Jakub Kumoch.

Pendant que nuit et brouillard s’abattaient sur l’Europe, le consul de l’époque, Konstanty Rokicki, menait en Suisse une action humanitaire avec le soutien de l’ambassadeur Aleksander Lados et du gouvernement polonais en exil à Londres. En établissant de vrais faux passeports de différents pays d’Amérique latine, les diplomates polonais allaient soustraire des camps d’extermination des milliers de Juifs, inconnus d’eux. Léonie de Picciotto, 80 ans aujourd’hui, savait peu de choses sur ces passeports paraguayens, sauf qu’ils avaient permis aux neuf membres de sa famille de se retrouver sur une liste de 646 personnes libérées du camp de Bergen-Belsen en janvier 1945, bien avant la fin de la guerre, bien avant aussi que la faim et le typhus n’emportent la plupart des déportés (dont Anne Frank et la mère de Simone Veil). Léonie de Picciotto indique: «La Croix-Rouge a réussi à négocier un échange unique dans les annales de la guerre: prisonniers de guerre allemands contre citoyens des pays d’Amérique du Sud.»

Faux citoyens sud-américains en réalité. Ils étaient de fait tous Européens. Comme Ruth et Wolfgang Lesser, les parents de Léonie de Picciotto, jeune couple de Juifs allemands qui a fui le régime nazi et s’est établi à Amsterdam – où est née Lonnie (surnom de Léonie) en novembre 1938, trois semaines après la Nuit de cristal. Les Lesser espéraient y être en sécurité mais, en mai 1940, les Allemands ont conquis les Pays-Bas en cinq jours. «J’étais si petite que j’ai peu de souvenirs. Boris Cyrulnik dit que les enfants savent enfouir les mauvaises choses lorsqu’elles sont trop pénibles, j’ai fait cela, je pense», résume-t-elle.

Les rafles s’intensifient

Elle se souvient cependant «des promenades sous les étoiles». A la nuit tombée, la famille allait dormir dans les bureaux du père, un importateur-exportateur de bois. On s’y sentait plus en sécurité parce que les rafles des Juifs, la nuit, s’intensifiaient. «Je dormais dans un canapé Chesterfield avec ma mère, il ne fallait faire aucun bruit, ne pas tirer la chasse d’eau par exemple, le matin on rentrait chez nous, au passage on prenait le petit-déjeuner chez mes grands-parents.»

En mai 1943, la famille est raflée, conduite au théâtre Schouwburg d’Amsterdam, lieu de regroupement des Juifs – «un peu comme le Vel d’Hiv à Paris». Les Lesser sont en possession des fameux passeports paraguayens grâce à Ferdinand Schlesinger, un cousin de Zurich qui les leur a procurés. Ces passeports vierges furent obtenus et achetés auprès de consuls honoraires des pays d’Amérique du Sud établis à Berne. L’argent nécessaire à l’achat de ces documents ainsi que la liste des noms et les photos étaient fournis par deux organisations juives: l’Agudat Israël du rabbin Chaim Eiss à Zurich et Relico, dépendant du Congrès juif mondial, d’Abraham Silberschein à Genève.

L'oeuvre des résistants

Mais en raflant les quartiers où des Juifs se cachent, les nazis, secondés par la police locale, font peu de cas des pièces d’identité exhibées: des délateurs ont formellement déclaré que ces personnes étaient juives, juives donc elles sont. La famille Lesser est transportée vers les camps néerlandais de Vught et Westerbork, puis déportée dans le camp de concentration de Bergen-Belsen. Séparés de leurs parents, les enfants furent regroupés dans une crèche faisant face au théâtre Schouwburg.

Une amie des Lesser, Alice Cohn, jeune Juive allemande, membre de la résistance, réussit en uniforme d’infirmière à faire sortir Léonie. «On m’a raconté qu’elle m’a prise par la main et que nous sommes sorties, tout naturellement, en marchant normalement, puis, hors de vue des gardes, nous avons couru», raconte-t-elle. Un couple néerlandais, des connaissances de Ruth et Wolfgang, la cache dans sa maison de campagne, au sud des Pays-Bas. Puis Léonie est hébergée chez Willem et Nettie Witjens et leur fille Tessa, 12 ans. Est également réfugiée chez eux une jeune fille juive de 16 ans, Noemie, devenue Dineke, présentée comme jeune fille au pair de la petite. On raconte à Léonie, qui a 4 ans, que sa maman est malade et que son papa s’occupe d’elle. Aux villageois, Nettie dit que ces deux enfants sont des orphelines, rescapées des bombardements de Rotterdam. «Je me souviens d’une éducation très rigide, il fallait manger les coudes dans les côtes, mais Nettie m’a appris à lire et à écrire. C’était une femme admirable. Willem et Nettie n’ont jamais voulu accepter d’argent», poursuit la rescapée.

Janvier 1945. Les Lesser et leurs parents sortent de Bergen-Belsen grâce aux bons offices de la Croix-Rouge et à leurs vrais faux passeports paraguayens. Léonie ignore comment ses parents ainsi que quelque 600 autres personnes possédant ce même type de faux documents ont pu les conserver sachant que les nazis dépossédaient les Juifs de tous leurs biens et papiers dès l’arrivée dans les camps. Le fait est que ces passeports représentaient une monnaie d’échange. «Les Allemands les ont probablement gardés en lieu sûr et ressortis au moment de négocier un échange de prisonniers», estime-t-elle.

Marseille, puis l'Algérie

Au terme d’un voyage interminable, un train de la Croix-Rouge dépose la famille à Marseille. Puis ils traversent la Méditerranée à bord d’un bateau hôpital américain. Wolfgang pèse 35 kilos, souffre de carences sévères. En Algérie, où ils ont accosté, il sera remis sur pied, après trois semaines d’hôpital, se nourrissant de fraises, de dattes et d’oranges. Ils sont installés dans un camp, sous l’égide des Nations unies, à Philippeville (aujourd’hui Skikda). Ils y attendent la fin de la guerre. On leur propose d’aller vivre aux Etats-Unis. Ils préfèrent la Palestine, veulent avant tout retrouver leur fille après avoir appris qu’elle était vivante.

Noël 1945, Léonie, 7 ans, est confiée à une petite délégation de la Croix-Rouge néerlandaise, deux femmes et un homme, en route pour Jérusalem. Vol Amsterdam-Le Caire. Elle découvre les pyramides «et les bananes, depuis je déteste ça». Puis Le Caire-Jérusalem, toujours en avion. Ses parents vivent à Haïfa. «Mon père a pris le bus et puis poursuivi la route à pied durant vingt heures, jusqu’à Jérusalem [un couvre-feu était instauré par les autorités britanniques]. Il y avait des larmes chez les témoins des retrouvailles, mais mon père et moi étions, paraît-il, souriants et détendus, en tête à tête dans le jardin.» Nomi, la petite sœur, naîtra en 1949, en Israël. Vers 1950, le gouvernement des Pays-Bas déclare qu’il facilitera la restitution des biens spoliés de la communauté juive. Wolfgang Lesser pourra récupérer son entreprise. La famille se réinstalle à Amsterdam.

Après le bac, Léonie fait l’Ecole d’interprète de l’Université de Genève. Se marie en 1960 avec Alexandre de Picciotto, ingénieur chimiste de l’EPFL et docteur en science de l’Université de Genève. Ils ont deux enfants, Michael et Myriam, nés à Zurich, où ils s’installent après leur mariage. Revenue en Suisse après plus de trente ans à Bruxelles, elle est aujourd’hui la représentante auprès de l’ONU à Genève d’une ONG, le Conseil international des femmes juives. A ce titre, et en tant que survivante de l’action Passports for Life, elle fut invitée à Varsovie, accompagnée de Michael et de sa petite-fille Charlotte, par Andrzej Duda, le président polonais, à l’occasion du transfert des archives des Passports for Life au Musée d’Auschwitz-Birkenau. Ces archives du rabbin Eiss, découvertes tout récemment, ont été montrées pour la première fois en septembre 2018 à la résidence de l’ambassadeur de Pologne à Berne et ensuite exposées au Palais des Nations à Genève, en janvier 2019.

Divergences d'analyse

Au total, combien de Juifs ont-ils pu être sauvés avec ces vrais faux passeports? Dans un entretien accordé au Temps le 27 avril 2018, l’ambassadeur Jakub Kumoch affirmait que Konstanty avait produit «un millier de passeports paraguayens et contribué à la production de milliers d’autres documents latino-américains». L’histoire, hautement morale, qui glorifie des Justes polonais, est évidemment belle. Elle soulève néanmoins plusieurs polémiques. Des historiens y voient un lien avec les récentes tentatives des autorités de Varsovie d’exonérer leur nation de toute responsabilité dans le génocide juif. «Les héros et les Justes polonais ne doivent pas occulter l’antisémitisme dans cette société, notamment les pogroms anti-juifs encore observables en 1946, à Kielce par exemple», argue le sociologue polonais Jan Tomasz Gross.

Par ailleurs, la Suisse est elle-même épinglée. Une notice diplomatique datée du 29 septembre 1943 évoque une enquête et des sanctions contre les officiels polonais impliqués. Dans un autre document, le chef de la police fédérale, Heinrich Rothmund, constate que ces faux papiers «permettent à leurs détenteurs d’éviter les camps d’extermination». Il dit comprendre que l’on puisse tout tenter «pour arracher les victimes des griffes de la Gestapo mais que cela ne doit pas se passer sur le sol suisse».

Une autre controverse porte sur l’enrichissement des consuls honoraires des Etats latino-américains, tous membres des élites juridiques bernoises et genevoises. Rudolf Hügli, un avocat bernois et consul honoraire du Paraguay, empochait dans les 500 à 2000 francs par passeport vierge. Il en aurait remis environ un millier à Konstanty Rokicki. Hügli a été mis en garde à vue puis libéré et l’affaire a été étouffée. Le consul Rokicki, lui, est mort dans la pauvreté en 1958 et a été enterré à Lucerne, dans le carré des indigents. Léonie de Picciotto se tient éloignée de ces différends: «Je veux mettre en lumière cette opération de sauvetage, c’est pour moi un devoir de mémoire. Je tiens à exprimer ma reconnaissance, malheureusement posthume, à ces admirables diplomates polonais, qui ont sauvé la vie des miens, et qui sont morts dans l’oubli.»

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