SEXES

Le féminin est-il l'avenir du masculin?

Faut-il remplacer tous les noms masculins d'un texte par le féminin? Peut-on, par souci de parité, dire que la Suisse compte 7 millions de Suissesses? Certaines institutions s'y sont mises. Décodage.

Un peu de lecture? Prenons par exemple, et pas tout à fait au hasard, les statuts du Parti écologiste suisse: «Les membres individuelles peuvent participer aux délibérations lors des assemblées des déléguées.» Plus loin: «Les vérificatrices de compte examinent la comptabilité et font un rapport à l'assemblée des déléguées.»

Une présidente, une ou deux vice-présidentes, des conseillères. N'y aurait-il que des femmes chez les Verts helvétiques? Bien sûr que non. C'est juste que les statuts de la formation ont été rédigés entièrement au féminin, et ce en... 1990 déjà. Ce choix a-t-il jamais fait grincer les dents? «Non, je n'ai jamais eu de réaction», répond la présidente Ruth Genner. «Il faut aussi dire que les statuts, on ne les lit pas tous les jours.»

L'idée de bannir le masculin d'un texte officiel, comme on le voit ici avec les Verts, n'est pas forcément nouvelle. Pourtant, sans qu'on puisse parler d'une mode déferlante, de nombreux cas sont apparus ces dernières années. On ne parle pas, ici, des publications qu'on appelle «épicènes» et qui ménagent la parité en utilisant des termes neutres (élève, personne, âmes) ou rédigés aux deux genres (délégué-e-s). Non, on parle ici de textes 100% au féminin (comme dans «La Suisse compte 7 millions d'habitantes»).

L'Asie, berceau d'entrepreneuses

L'an dernier, l'Institut universitaire des études du développement (IUED) de Genève avait féminisé toute sa brochure de cours. On y apprenait que «le monde turco-iranien regroupe 200 millions d'habitantes». L'Asie devenait le berceau d'une «large diversité d'entrepreneuses»... Sans compter que tous les cours et séminaires semblaient réservés à des étudiantes, des chercheuses, des assistantes ou des directrices. «L'idée est apparue lors d'une discussion au sein de la direction, explique Fenneke Reysoo, directrice adjointe. Certains collègues trouvaient la formule épicène trop lourde, à cause des répétitions. Nous avons proposé d'utiliser uniquement le féminin, ce qui permettait de prendre une distance critique par rapport au masculin générique.»

Et les réactions des intéressés - au fait, ne devrait-on pas écrire intéressées? «Il n'y a pas eu d'opposition au projet. Par contre, quand la brochure est sortie, nous avons reçu des réactions, c'est vrai. Des collègues hommes ou des étudiants se sont sentis exclus. Ils demandaient s'ils devaient mettre des jupes. Certains ont même rebaptisé l'IUED Institut de jeunes filles.». Quant aux femmes, l'idée les a «interpellées». «On nous a même félicitées pour notre courage et notre vision avant-gardiste!» conclut la directrice adjointe. Pour la suite, l'IUED avait prévu d'alterner, une année au féminin, une au masculin, etc. «Mais comme nous allons fusionner avec HEI, aucun choix n'est encore arrêté.»

A Neuchâtel, l'Institut d'ethnologie a lui tenté l'expérience l'an dernier. Ailleurs, des garde-fous ont été imposés. La Faculté des sciences sociales et politiques de l'Université de Lausanne avait voulu publier son règlement au féminin - sur l'idée d'un homme! «L'initiative a été adoptée à une très large majorité par le Conseil décanal», rappelle le doyen Bernard Voutat. Mais «le rectorat a retourné la copie, et nous a demandé de nous conformer à la loi sur l'Université». Résultat: «Nous avons dû remasculiniser le texte!», sourit Patricia Roux, professeure associée. Cette spécialiste en étude des genres juge d'ailleurs l'initiative d'une féminisation «intéressante, pour autant qu'elle reste un moyen et ne devienne pas une solution à terme».

Bonjour Madame la Doyenne

Une vision partagée par le doyen qui avoue avoir profité des boutades de ses collègues, qui lui donnaient du «Bonjour Madame la Doyenne» pour les sensibiliser à «cette problématique complexe». La tentative lausannoise aura eu moins de réussite que celle des statuts des Verts suisses, adoptés, à l'époque, par 54 voix sur 77. Ueli Leuenberger, actuel vice-président du parti: «Si je me sens menacé? Il y a depuis toujours un courant féministe chez les Verts. Personnellement, j'utilise toujours les deux genres et m'adresse aux électrices et électeurs. La question de la féminisation totale reste ouverte pour moi. Ce qui est intéressant, c'est que personne ne s'est jamais gêné d'utiliser uniquement le masculin.»

Le tout masculin en passe d'être détrôné? Pas sûr, si l'on en croit cette notice débusquée sur le site internet http://www.depression.ch: «Nous avons opté pour le masculin; en effet, une première tentative d'utiliser systématiquement le féminin avait amené la plupart des lectrices et des lecteurs à penser que les troubles obsessionnels ou la dépression étaient des maladies spécifiquement féminines.»

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