Il y a longtemps, très longtemps, Yahvé, le dieu de l'Ancien Testament, avait une compagne, la déesse Ashera. Grâce à l'archéologie, mais aussi à des indices donnés par la Bible, on sait aujourd'hui qu'elle était vénérée aux côtés de son partenaire dans le Temple de Salomon, qui fut en activité entre 930 et 587 av. J.-C.

Mais Ashera, dont 400 figurines ont été découvertes rien qu'à Jérusalem, fut bannie du Temple en 622 av. J.-C., lorsque le roi Josias imposa un strict monothéisme. Avec son culte disparut, dans le judaïsme comme dans le christianisme, la part féminine du divin. Si le judaïsme a cependant respecté l'interdiction de représenter Dieu par des images, le christianisme n'a pas hésité, à partir du XIIe siècle, à le figurer avec des traits exclusivement masculins, oubliant cette phrase que le prophète Osée prête au Seigneur: «Je suis Dieu, et non pas mâle!» Oubliant également que dans la Genèse, il est dit que Dieu créa l'homme et la femme à son image.

Le Musée d'art et d'histoire de Fribourg fait redécouvrir cette part féminine du divin dans une passionnante exposition qui couvre plusieurs millénaires. Réalisée avec le Musée Bible+ Orient Fribourg, elle présente 300 pièces qui évoquent des déesses féminines, d'Isis à la Vierge Marie. Car le christianisme n'a pas réussi à évacuer totalement l'Eternel féminin. Bien que considérée comme inférieure à Dieu, «Marie a été élevée de facto au rang d'une déesse dans le catholicisme. Mais elle est restée et reste, dans la figuration sociale, la servante du Seigneur», affirme le professeur Othmar Keel, président du Conseil de la fondation Bible+ Orient et co-commissaire de l'exposition.

Avec la naissance des religions monothéistes, dont l'exposition dénonce la «féroce misogynie», commence le processus de disparition du féminin, si symboliquement exprimé par le voile. C'est pourquoi la première étape de l'exposition met en scène l'exhibition et la dissimulation de la chevelure féminine. Celle-ci était fièrement montrée dans le Proche-Orient ancien, comme le suggère par exemple une plaquette représentant la déesse égyptienne Hathor «aux boucles exubérantes». Face à elle, un tableau sur lequel est peint le portrait d'une religieuse voilée en dit long sur les préjugés que les chrétiens ont entretenu à l'égard de cet atout féminin, perçu comme une dangereuse source de tentation et de débauche. Un danger toujours d'actualité dans de nombreux pays musulmans.

Mais l'exposition a pour but de dévoiler le féminin de Dieu. Après cette entrée en matière, les fonctions des divinités antiques sont développées au cours d'un parcours qui compte une dizaine d'étapes. Outre la maternité, l'érotisme et la fertilité, l'exposition met en lumière les fonctions de médiatrice, de reine des cieux, de dame sagesse et de guerrière qu'endossaient les déesses de l'Antiquité. Certaines des plus grandes d'entre elles ont été conviées pour la démonstration: Maât, Isis, Aphrodite, Artémis, Cybèle, etc.

Il est frappant de constater à quel point la Vierge Marie a intégré les rôles de ces déesses, et comment un certain paganisme a continué à vivre au sein du christianisme. L'exposition met en effet habilement en miroir des représentations de la Vierge avec les figurines exposées. Face aux statuettes d'Ashera exhibant fièrement ses seins opulents, un tableau représentant la lactation de saint Bernard, où l'on voit la Vierge presser l'un de ses seins pour en extraire du lait. Face à Isis allaitant Horus, des Vierges à l'enfant, etc.

Parfois volontairement, parfois non, le christianisme a tissé des liens avec les religions antiques. Ces liens ont conservé à travers le temps le rôle important joué par les déesses du Proche-Orient. Et celui-ci apparaît parfois dans des symboles chrétiens totalement inattendus, comme la colombe qui représente l'Esprit saint. Dès le IIIe millénaire av. J.-C., elle était vénérée en Syrie et en Palestine comme l'oiseau des déesses de l'amour. Elle fut ensuite adoptée en Grèce par Aphrodite. Chez les païens, elle symbolisait l'amour charnel. Dans le christianisme, elle évoque l'amour spirituel et transcendantal. «La similitude du symbole incite à ne pas trop dissocier ces deux formes d'amour», commente Othmar Keel.

Cette réhabilitation du visage féminin de Dieu poursuit un but: rétablir une égalité fondatrice entre l'homme et la femme. Comme le remarque Othmar Keel dans le catalogue de l'exposition, «aussi longtemps que la société conservera quelque image de Dieu, la représentation exclusive de Dieu comme «Seigneur» constituera l'un des derniers refuges» de la «prétention à la supériorité masculine». «Celui ou celle qui aspire à une véritable égalité des droits de la femme ne peut laisser subsister ce bastion.»

L'Eternel féminin. De la déesse orientale à l'image de Marie. Du 7 déc. 2007 au 6 avril 2008. Musée d'art et d'histoire de Fribourg, rue de Morat 2. Ma-di de 11h-18h, jeudi de 11h-20h. 026 305 51 40. Excellent catalogue publié par Labor et Fides.