Société

«Le féminisme améliore aussi la vie quotidienne des hommes»

Ces jours paraît le «Petit Guide du féminisme pour les hommes», un ouvrage qui montre, entre autres, que les mâles sortent gagnants du combat contre le patriarcat. Entretien avec son auteur, le journaliste Jérémy Patinier

Le titre est modeste. L’ouvrage de Jérémy Patinier, destiné aux hommes qui souhaitent s’initier au féminisme, est loin d’être petit. Sur 240 pages, le journaliste raconte de manière aussi efficace que joyeuse les combats déjà menés et les progrès à accomplir en vue de l’égalité entre les sexes et la promotion du respect. C’est le premier guide sur ce sujet écrit par un homme pour des hommes et il se lit comme un roman. Exposé des différents féminismes, historique du mouvement, état des lieux de la condition féminine: la première partie (re)situe la problématique. Pour mieux ensuite insérer le sujet masculin dans le tableau. Avec ce constat qui ne surprend qu’à moitié: le mâle a tout à gagner dans la déconstruction du patriarcat. Et encore, si on aime tant cet ouvrage, c’est qu’il alterne les passages sérieux avec des quiz, des questionnaires introspectifs, des jeux.

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Le Temps: Pourquoi ce guide du féminisme pour les hommes?

Jérémy Patinier: Parce que le sexisme est partout. En tant qu’homme, je constate chaque jour mes privilèges: je suis mieux payé que mes collègues féminines, je ne suis pas importuné dans le bus et je ne ploie pas sous la fameuse charge mentale, vous savez: ce souci de logistique qui, dans les familles ou sur les lieux de travail, revient immanquablement aux femmes. Par ailleurs, en tant qu’homosexuel assumé depuis assez jeune, j’ai appris à déconstruire les clichés liés à la masculinité. Je me suis dit que je pouvais faire profiter de cette double expérience mes «semblables».

Mais vous vous adressez bien à tous les hommes, hétéros compris?

Oui, et en interrogeant ces hommes hétéros qui avaient embrassé la cause féministe, j’ai découvert qu’ils ont tout à gagner à mieux considérer les femmes et le féminin.

C’est-à-dire?

Quand, dans une famille, un père accomplit spontanément 50% des tâches domestiques et organise les week-ends à la campagne ou les allers-retours au foot, sa femme est plus détendue et le couple va mieux. De plus, ce père impliqué améliore le lien avec ses enfants. Il peut les éduquer sans ces stéréotypes qui dévalorisent le féminin. Cela fait des individus plus structurés et plus forts, contrairement à ce que l’on croit, car on ne leur impose pas des modèles inatteignables.

Il faut le dire et le redire: le féminisme n’est pas une lutte contre l’homme, mais contre le patriarcat

Ce sont donc surtout les pères qui tirent avantage de cette égalité?

Pas seulement. Je cite une étude qui va contre l’idée que compagne féministe = guerre des sexes à la maison. Lorsqu’il y a plus de respect entre les partenaires, il y a aussi plus de stabilité et plus de satisfaction sexuelle. Dans Une Pensée en mouvement, Françoise Héritier explique cette amélioration par le fait que les hommes qui prônent l’égalité expriment mieux leur part dite «féminine» et leurs émotions. Et comme un bonheur ne vient jamais seul, l’homme féministe est aussi généralement plus… écolo-friendly. Le souci de l’environnement est devenu, sans trop savoir pourquoi, un marqueur féminin, rejeté par les tenants d’une virilité exacerbée. Le féminisme au masculin, c’est donc aussi un bienfait pour la planète!

Et si l’homme est célibataire?

Là, c’est de son propre masque qu’il se libérera. Des études assez stupéfiantes dévoilent que lorsqu’on demande à un homme ou à une femme de décrire la masculinité ou la féminité, 90% ne se reconnaissent pas dans ces descriptions caricaturales. Les gens tentent de se conformer à des modèles imposés et, forcément, souffrent, consciemment ou non, du hiatus. S’ouvrir à la cause des femmes permet à l’homme de faire tomber les mythes, les mensonges qu’on nous inculque depuis toujours. Il faut le dire et le redire: le féminisme n’est pas une lutte contre l’homme, mais contre le patriarcat.

Et que faites-vous des différences physiologiques souvent invoquées pour justifier les distinctions entre les genres?

Déjà, il a été prouvé que si les femmes ont toujours été moins charpentées que les hommes, c’est en partie à cause de leur nourriture qui traditionnellement a été moins riche. Aujourd’hui que les apports nutritionnels sont identiques, on constate que les jeunes femmes sont plus fortes, plus solides. Ensuite, et surtout, les différences biologiques ne doivent pas entraîner une hiérarchisation entre les genres. Différents, oui, pas supérieurs pour autant.

Le féminisme connaissait un élan ascendant ces dernières années et l’affaire Weinstein a été l’étincelle qui a permis à cet élan de s’imposer largement

Dans le guide, vous évoquez les précurseurs du féminisme, parmi lesquels figurent Montaigne et Montesquieu…

Oui, et surtout Condorcet, au XVIIIe siècle. Tous ont plaidé pour une égalité entre les hommes et les femmes à contre-courant avec la pensée alors dominante. Les propos de Proudhon, preux défenseur des ouvriers et fondateur de l’anarchie? «Une femme qui exerce son intelligence devient laide, folle et guenon […] Si ta femme te résiste, il faut l’abattre à tout prix», écrit-il en 1875. Sans commentaire.

Que pensez-vous de l’engouement actuel pour le féminisme, devenu en quelque sorte le «nouveau cool» depuis l’affaire Weinstein et le mouvement MeToo?

Je pense que c’est tout sauf artificiel et opportuniste. Le féminisme connaissait un élan ascendant ces dernières années et l’affaire Weinstein a été l’étincelle qui a permis à cet élan de s’imposer largement. La parole avait besoin d’être libérée, maintenant, il faut agir pour asseoir les idées d’égalité et de respect. D’ailleurs, je ne crois pas que tous les hommes, qui ont des privilèges et du pouvoir à perdre, trouvent ce mouvement cool. Là, il y a encore beaucoup de travail à faire!

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Petit Guide du féminisme pour les hommes, Jérémy Patinier, Ed. Textuel, Paris, 2018

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