Société

La femme au foyer, ménagère triomphante

Taillant quelques croupières aux combats féminins pour l’égalité des salaires et les opportunités de carrière, certaines femmes se mettent à revendiquer fièrement leur choix de vie. Une communauté qui se développe dans les classes aisées…

«Prévoyez votre dîner du lendemain la veille afin de pouvoir le servir chaud à votre mari dès qu’il arrive. Refaites-vous une beauté: il a vu des gens fatigués par le travail toute la journée. Parlez-lui toujours d’une voix douce. S’occuper de son bien-être vous donnera un important sentiment de satisfaction personnelle.» Ces conseils sont tirés du «guide de la bonne épouse», publié en 1955 par un magazine ménager américain. Ils illustrent le chemin parcouru par les femmes, qui travaillent aujourd’hui massivement. Maintenant qu’elles voient, elles aussi, des gens fatigués par le travail toute la journée, les «néoféministes» mènent la lutte sur d’autres fronts: inégalités salariales, paupérisation des mères célibataires et sexisme ordinaire (visez l’émergence des sites de témoignages tels que «Paye ton taf», «Paye ta robe», «Paye ta fac»).

Maternité glorifiée

Un nouveau mouvement les prend cependant de court: les ménagères triomphantes, qui s’intéressent davantage aux recettes du site Betty Bossi qu’à la dernière action des Femen. Parmi ces néo-vestales, Hélène Bonhomme et son blog «Fabuleuse au Foyer», dont le succès («20 000 mamans nous lisent chaque mois») lui vaut d’écrire une chronique pour l’hebdomadaire français «Le Point». «J’essaie de faire revenir la femme au foyer à la mode car aucune image glamour n’est donnée de cette vie-là, raconte cette mère de jumeaux de 4 ans. Osez dire que vous êtes au foyer, et vous voilà d’un coup méprisée. Il y a un dédain pour les tâches maternelles.»

En réalité, ce serait plutôt tout le contraire. Avec un tsunami de blogs, livres et comptes Instagram de «mamans» célébrant leur quotidien ménager, la maternité a rarement été si glorifiée. «L’idéalisation de la mère au foyer est un courant qui semble durer et s’installer» constate l’historienne Anne Rothenbühler, spécialiste du travail féminin et du genre. «En période de crise, renvoyer les femmes à la maison permet de réduire le chômage, assurer des soins gratuits, éviter d’installer des crèches. Cela passe par des messages subliminaux. On rappelle que les plats maison sont meilleurs pour la santé, les loisirs créatifs importants pour l’épanouissement de l’enfant… des activités chronophages qui maintiennent la femme à la maison avec l’illusion que c’est utile.»

Fuite des cerveaux

En Suisse, selon l’Office fédéral de la statistique, une mère sur cinq n’exerce pas d’activité professionnelle, dont une majorité ne recherche pas d’emploi. Tandis que le nombre de femmes au foyer diminue: presque 80% des femmes avaient une activité rémunérée en 2014 (quatre mères sur cinq à mi-temps), contre 73% en 2000. Aux Etats-Unis, c’est l’effet inverse: entre 2012 et 2014, les femmes au foyer sont passées de 23 à 29%. Et si ce chiffre s’explique d’abord par la crise de l’emploi, un phénomène nouveau touche les femmes diplômées, qui sont 22% à décider de rester à la maison, alors qu’elles sont promises aux plus belles carrières.

Une vraie fuite des cerveaux selon Nathalie Loiseau, directrice de l’Ecole nationale d’administration française, mère de quatre enfants et auteure de «Choisissez tout» (JC Lattès): «Le retour des femmes à la maison fait baisser la croissance puisqu’elles ont fait des études et que cet investissement ne sert à rien. Mais je ne veux pas être normative. Rester au foyer est un choix. Par contre, elles ne doivent pas avoir peur de se retrouver dans la précarité: veuves précoces, abandon… j’ai vu bien des cas. Hélas, une angoisse de l’avenir grandissante joue en défaveur des femmes, avec l’idée qu’il faut se consacrer le plus possible aux enfants, devenir leur coach à plein-temps pour mieux les armer.»

Melania, desperate housewife

C’est d’ailleurs en coach maternelle que Melania Trump inaugure son mandat de première dame. Car celle qui «fera joli sur les portraits officiels», dixit son mari, a annoncé qu’elle n’emménagerait pas tout de suite à la Maison-Blanche, pour ne pas perturber la scolarité new-yorkaise de son fils, Barron, 10 ans, dont elle se vante d’avoir changé chaque couche. L’intronisation de cette femme sans ambition au poste de First Lady en désespère certains pour qui une «Stepford wife» va donc représenter l’Amérique. Cette expression, issue d’un best-seller de 1972 («Les Femmes de Stepford»), désigne les femmes qui sacrifient leur vie aux intérêts de leur époux, même quand celui-ci devient l’objet du déshonneur public…

Melania Trump touche-t-elle un «wife bonus» pour récupérer Barron à la sortie de l’école? Révélée en 2015 par l’anthropologue américaine Wednesday Martin, dans un livre sur les femmes fortunées de l’Upper East Side, cette prime de 20% du salaire de l’époux aurait cours dans les quartiers huppés du globe. Il récompense les conjointes pour leurs loyaux services: éducation haut de gamme des héritiers et promotion de la carrière du mari. Une caricature trash de ces bourgeoises entretenues se décline également depuis dix ans dans l’émission de téléréalité «The Real Housewives» (les vraies femmes au foyer), diffusée un peu partout dans le monde.

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Salaire maternel

En 2017, la femme au foyer fascine encore. Certaines féministes militent d’ailleurs, elles aussi, pour un «salaire ménager». Cette rémunération des femmes pour leur labeur domestique suscite même un débat houleux, entre celles qui affirment qu’il s’agit de renvoyer les femmes à leurs casseroles en institutionnalisant le rôle de la boniche, et celles qui disent que les femmes assurant toujours la majorité des tâches domestiques (même quand elles travaillent), méritent d’être payées.

Le site Salary.com a estimé ce travail – en additionnant les tarifs de cuisinière, psy, chauffeur – à 7500 francs par mois. Rémunérer la ménagère, Hélène Bonhomme est contre: «Un salaire maternel augmenterait la possibilité de choix, mais payer une maman pour faire son travail de maman est une monétisation. Et puis les pères ont le droit d’être au foyer. Beaucoup d’hommes me disent qu’ils en auraient envie, mais qu’ils n’osent pas.»

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Peut-être parce que l’inégalité salariale reste décourageante: en Suisse, les femmes touchent, en moyenne, 21,3% de moins que les hommes dans le privé, et 16,5% dans le secteur public. Alors quand des parents stressés par l’avenir choisissent de coacher leurs enfants 24h/24, le choix de celui qui se chargera de la besogne est vite fait… si, bien sûr, vivre à plusieurs sur un seul salaire est possible. Car parent au foyer est peut-être un droit, mais aussi un luxe.

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