«As-tu entendu l’histoire de cette Anglaise trentenaire qui se réveille un matin persuadée d’avoir 15 ans?» Il y a de fortes chances, en ce mois d’avril 2015, pour que quelqu’un, quelque part, vous lance à un moment ou à un autre sur cette piste. Une amnésie, un mystère, une seconde chance, une enquête sur quelqu’un qui se révèle être soi-même, des portes secrètes qui s’ouvrent dans les couloirs du soi… Les ingrédients sont irrésistibles.

C’est, à vrai dire, la troisième fois que ce récit vertigineux se met à circuler, rebondissant de bouche en bouche et de page en page. L’histoire de Naomi Jacobs accroche la curiosité du monde une première fois en 2008, lorsque son héroïne la raconte dans une section du journal The Guardian consacrée aux témoignages (celle où on peut lire également «Je me suis réveillé avec un accent russe» ou «J’ai été attaquée par un dauphin»). En 2011, l’histoire fait un deuxième tour de piste dans la presse mondiale. The Independent écrit alors que la principale intéressée vient de rédiger un roman basé sur son expérience. Il y a quelques semaines, l’amnésie de Naomi entame enfin sa troisième vie, anticipant la publication du récit en un livre, Forgotten Girl , paru enfin le 23 avril en anglais.

Voici l’histoire: Naomi Jacobs, 32 ans, résidente de Manchester, au Royaume-Uni, se réveille un matin de 2008 dans une maison dont elle ne reconnaît rien («Ceci n’est pas mon lit superposé. Ceci n’est pas la chambre que je partage avec ma sœur»), avec une voix qui n’est pas la sienne («rauque et profonde; comme celle d’une adulte») et un visage dans la glace qui… «Oh mon Dieu… Je suis… Je suis VIEILLE!!»

Et puis? «Et puis j’ai entendu une musique dans la distance, une chanson que quelqu’un chantait. La musique venait d’une chose posée sur ma table de nuit. Elle continuait à s’arrêter et à recommencer et à s’arrêter à nouveau; mais il n’y avait pas de radio, pas de cassettophone, seulement un petit objet noir qui tremblait violemment.»

L’avenir est un collant turquoise

L’allure futuriste de l’appareil mobile («Les mots «Trois appels manqués» s’affichaient. Qu’est-ce que… Ceci est, genre… Est-ce que ceci est un téléphone?»), puis des photos accrochées dans l’escalier, où elle se voit poser avec un enfant dans les bras, se combinent pour fournir une explication. «J’étais certaine de deux choses: 1) J’avais 15 ans. 2) Je m’étais réveillée dans le futur.» C’est ce qui arrive dans ces films où une fille, ou un garçon, se retrouve transporté magiquement dans son corps et sa vie d’adulte. Comme Tom Hanks dans Big (1988), grâce à une machine de fête foraine, ou Jennifer Garner dans 30 ans sinon rien (2004), grâce à une poussière magique. Des comédies plus ou moins romantiques.

Effroi, donc, mais aussi hilarité. Revenue à son univers mental de 1992, Naomi Jacobs plonge dans des abysses de perplexité face à sa garde-robe au moment de s’habiller: la laideur des bottes Ugg, la couleur «irréelle, acide, trippante» d’un collant turquoise… La (re)découverte des réseaux numériques se révélera pareillement déconcertante: «Tout le monde avait une opinion sur quelque chose, et il y avait une plateforme pour cette opinion. Internet. J’avais l’impression que chacun avait, genre, un besoin désespéré d’être écouté.»

La comédie se noircit, pourtant, à mesure que Naomi découvre ce que son futur est devenu. Mère célibataire, au chômage, vivant dans un minuscule logement subventionné: «Ce n’était teeellement pas la manière dont les choses étaient censées se passer.» La sensation d’échec, la honte l’accablent. Ce qui l’ancre malgré tout dans le présent, et qui tempère le fantasme de se rendormir pour se réveiller à nouveau en 1992, c’est l’émerveillement éprouvé face à son fils, ainsi que la découverte que cette «future elle-même» est en train de terminer des études en psychologie. Naomi ­Jacobs plonge dans ses livres, tente un auto-diagnostic pour comprendre son amnésie.

A chacun son amnésie

Il y en a, en effet, plusieurs espèces. Lorsqu’elle est antérograde, l’amnésie efface le présent à mesure qu’on le vit. Impossible de former de nouveaux souvenirs à partir de l’instant où elle se déclenche: vous êtes coincé dans l’ici et maintenant. C’est ce qui arrive, au cinéma, au héros de Memento (2000), qui griffonne des pense-bêtes sur des Polaroid pour savoir ce qu’il faut qu’il pense de telle ou telle personne. Ou à Nicole Kidman dans le thriller Avant d’aller dormir (2014), que Colin Firth doit convaincre chaque matin qu’il est bien son mari. Ou à Eduardo Noriega dans Novo (2002), qui vit chaque rencontre sexuelle avec Anna Mouglalis comme si c’était la première fois.

Lorsqu’elle est rétrograde, l’amnésie anéantit en revanche des portions plus ou moins importantes du passé. Au cinéma, c’est ce qui frappe Harry Dean Stanton avant qu’il se mette à errer dans le désert dans Paris, Texas (1984). Ou ce qui conduit Laura Elena Harring à s’allonger dans une maison inconnue au début de Mulholland Drive (2001). Ou encore ce qui projette dans leur passé adolescent Kathleen Turner dans Peggy Sue s’est mariée (1986) et le personnage de Nadine dans la série TV Twin Peaks, qui sort du coma, après une overdose de pilules, convaincue d’être une écolière. C’est également ce qui arrive à Naomi Jacobs, qui oublie d’un coup les dix-sept dernières années de sa vie. Pas besoin d’une cause physique pour cela: un stress intense, un traumatisme psychologique peuvent provoquer ce trouble. Mais quoi?

«Tu tiens un journal intime! Tu le fais depuis que je te connais, en fait», lui dit une amie. Ce seront les pages griffonnées depuis vingt ans qui permettront à Naomi Jacobs de retrouver son passé, déployé au fil de la lecture comme si c’était celui de quelqu’un d’autre. Passé récent, d’abord: «des montagnes russes de triste tristissime désespérance». ­Dépression, drogues, pensées suicidaires…

A partir de là, les rebondissements s’enchaînent à reculons. Une première perte de mémoire, de brève durée, quelques années plus tôt. Des flash-back renvoyant à un événement traumatique subi à l’âge de 6 ans. Une mère alcoolique et violente, issue elle-même – évidemment – d’une famille traumatisante. Des abus sexuels. Et une tentative de suicide, adolescente, avec les premières pilules qui lui tombent sous la main: «Quand j’avais 15 ans, je me suis scindée.» Amnésie dissociative: ce qui se passe lorsque la surcharge émotionnelle clive la conscience et envoie pour ainsi dire une partie du vécu sous le tapis.

Forgotten Girl avance alors vers un happy end. Naomi Jacobs a pu élaborer les blessures de son passé et aujourd’hui, elle va très bien. Si on vous parle de l’Anglaise trentenaire qui s’est réveillée persuadée d’être une teenager, vous saurez donc ceci. Ce n’est pas une histoire drôle. L’amnésie ne tombe pas du ciel. C’est très noir. Ça finit bien.

«Forgotten Girl. A Powerful True Story of Amnesia, Secrets and Second Chances», de Naomi Jacobs, Pan Books, 2015, 320 p. (en anglais).