«Que le monde me soit limité parce que je suis une fille, il n’en est pas question!» juge Sarah, 31 ans, aujourd’hui assistante d’éducation, et qui a pratiqué le stop entre la France, l’Espagne et la Suisse. Cheveux courts et parole franche, cette militante anarchiste, fidèle à la culture punk DIY (Do It Yourself), édite depuis 2006 un fanzine, la Choriza, où elle a abordé le thème de l’auto-stop au féminin.

Même son de cloche chez Stéphanie: «Faire de l’auto-stop seule quand on est une femme va à l’encontre des clichés.» Le teint halé, toujours un grand sourire aux lèvres, cette femme de 29 ans est chargée de communication dans une fédération d’ONG internationales et passe ses week-ends à ­courir les rencontres d’ultimate Frisbee un peu partout en France. Plus qu’un moyen de transport, elle voit dans l’auto-stop un mode de vie qui condense ses représentations du voyage et de la liberté – envie de rencontre, goût du risque et désir d’émancipation. «Dans le stop, tout est ouvert. Je ne sais pas ce qui va se passer dans les prochaines heures. La part d’inattendu est plus grande qu’ailleurs. La décision n’appartient qu’à moi. Et quand je dis risque, c’est d’abord celui de faire une belle rencontre. Je suis là pour ça!»

Préservatifs dans le vide-poche

Stéphanie évoque avec enthousiasme deux routiers serbes qui l’ont prise en stop jusqu’en Roumanie. «Les vide-poches en haut du pare-brise débordaient de préservatifs. J’ai tout de suite mis les choses au clair: «Je ne suis pas une prostituée, vous savez?» «Mais… bien sûr!» Je les avais vexés! Après, j’étais très à l’aise. Ils étaient tranquilles, parlaient de leur trajet en regardant la carte. Puis on a commencé à discuter. Ils rejoignaient les Pays-Bas. J’ai découvert qu’ils travaillaient sept jours sur sept pour 400 € par mois. L’un d’eux était marié avec un enfant. Il ne voyait jamais sa famille. C’est une vie que je n’aurais pas imaginée.»

Des rencontres permises par la gratuité du stop, où, contrairement au covoiturage, le trajet n’est pas monnayé. «Dans le covoiturage, comme j’ai payé, j’en veux beaucoup plus aux gens d’être stupides. Alors qu’en stop, je peux toujours me dire: «Il est sympa, au moins il m’a prise en stop», juge Sarah.

Parce qu’elle est aléatoire, la rencontre en stop est une plongée soudaine dans la vie de l’autre. «Il y a une dimension magique, un monde parallèle s’ouvre. C’est comme arriver au milieu d’un film», poursuit Sarah. «Tu parles pendant des heures avec une personne dans un espace clos, sans témoin. Tu peux tout dire, tu ne la reverras jamais. Quand tu descends, tout se referme, il ne t’en reste que le souvenir.» Mais cette rencontre implique aussi un effort sur soi: «Faire du stop, ce n’est pas juste tendre le pouce et monter dans une voiture», s’exclame-t-elle. «C’est vivre l’instant présent avec intensité.»

Cette attention à l’autre dans la rencontre est aussi une forme de vigilance. Car l’auto-stop comme aventure reste marqué par des modèles masculins; aux filles, on martèle la menace de l’agression sexuelle. Une menace certes réelle, mais qui est aussi un puissant rappel à l’ordre. Les auto-stoppeuses se posent – «bien sûr!» – la question de la sécurité.

Préparation mentale

Les conseils prodigués çà et là sont aussi nombreux qu’inapplicables: relever toutes les plaques d’immatriculation, avoir une bombe lacrymogène dans son sac, descendre de la voiture en marche s’il y a un problème… «C’est ­parfois dangereux! Des auto-stoppeuses sont mortes comme ça», rappelle Anick-Marie, ­auto-stoppeuse inconditionnelle de 31 ans, et auteure du blog ­Globestoppeuse. «Ce qui importe, c’est de trouver le style qui te convient», juge-t-elle. Cette Québécoise a tellement voyagé qu’elle en a fait son métier; elle a coécrit La Bible du grand voyageur l’an dernier et vient d’embarquer pour le Suntrip, un parcours de 7000 kilomètres à vélo solaire entre la France et le Kazakhstan. Avec plus de 100 000 kilomètres à son compteur d’auto-stoppeuse, et une expérience de kidnapping dont elle a réussi à s’échapper, elle a réfléchi à sa façon de faire de l’auto-stop. «Les basiques: toujours avoir bien dormi, ne pas être soûle ni sous l’emprise de drogues. Pour le reste, l’apprentissage consiste à éviter la panique.» Elle estime avoir peu à peu repoussé ses propres limites. «Je suis considérée comme une auto-stoppeuse hardcore. Mais je le suis devenue tranquillement! Pour moi, voyager quelque part, c’est être à l’aise dans cet endroit. Si ce n’est pas le cas, je ralentis le rythme. En Turquie, j’ai pris deux semaines pour m’habituer, contacter les filles qui avaient fait du stop là-bas, lire des conseils sur Hitchwiki.»

La préparation mentale est devenue un élément central de sa pratique d’auto-stoppeuse. Elle consiste à passer en revue toutes les expériences horribles qui pourraient lui arriver: «C’est épuisant, mais je me sens très réactive s’il y a un problème: «Qu’est-ce que tu fais? Tu m’as pris en stop pour ça?» Une fois, j’avais repéré sur la carte l’endroit où le conducteur devait me laisser. Il l’a dépassé. Il faut que je réagisse maintenant, me suis-je dit. Il a essayé de changer le sujet de la conversation. «Là, maintenant, tu t’arrêtes! C’est un ordre. Je ne dis pas s’il te plaît», se rappelle-t-elle. Il ne faut pas que la personne ait le temps de se dire «Cette fille-là, dans le fond, si je la force un peu…»

Face au pare-brise,le choc des mondes

Pas question, pourtant, de considérer que les filles qui font du stop seules sont coupables des agressions subies: «Le phénomène du victim blaming – imputer à la victime la responsabilité de ce qui lui arrive – est très fréquent, de la part des femmes notamment», décrypte Anick-Marie. «C’est une façon de se protéger. On cherche les différences entre les pratiques de l’autre et les siennes pour se convaincre que ça ne pourrait pas nous arriver à nous.»

De receleurs de voitures arméniens à un soldat de la guerre en ex-Yougoslavie en passant par une équarrisseuse, la jeune femme a côtoyé, par l’auto-stop, des univers très différents. «Je me suis aussi retrouvée dans la voiture d’un tueur. Il a mis la main sur ma cuisse. Je l’ai recadré. «C’est dommage, tu es bien jolie!» «Je ne fais pas du stop pour rencontrer des gens avec qui coucher, mais pour rencontrer des gens», lui ai-je expliqué en précisant: «Parfois, c’est moi qui raconte mon histoire et donne du rêve. Parfois, c’est l’autre. Quand j’étais aux Etats-Unis, un homme qui avait fait de la prison m’a prise en stop. Il m’a expliqué les différences entre les prisons canadiennes et les prisons américaines.» Il est resté silencieux et a repris: «Tu sais, j’ai peut-être, moi aussi, une histoire pour toi…»

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Anick-Marie, auto-stoppeuse

Ce qu’on dit à un conducteur inconnu

«Parfois, c’est moi qui raconte mon histoire et donne du rêve. Parfois, c’est l’autre»