«Le Temps»: Quand on s’intéresse à la cigarette, on se rend compte que sa dimension esthétique joue un rôle important dans l’attrait qu’elle exerce, aujourd’hui encore. A quoi tient notre imaginaire du tabac?

Didier Nourrisson: Disons d’abord que cette représentation est récente, puisque la cigarette telle que nous la connaissons a moins de 200 ans. Avant, on consommait le tabac différemment, ou sous d’autres formes. La cigarette est née au XIXe siècle, permettant aux personnes les moins résistantes – en clair, les femmes – de participer à la mode de la «fume», qui se généralise à cette période. J’emploie le mot «fume», de la même manière que l’on parle de «prise» ou de «chique», pour désigner l’action de fumer du tabac. Le mot n’est pas dans le dictionnaire, mais il mériterait d’y entrer, et si possible avant que l’acte lui-même ne disparaisse totalement.

– La cigarette est donc d’abord destinée aux femmes?

– En Europe, on fumait le cigare et la pipe depuis que l’on avait vu les Indiens d’Amérique le faire. Mais la consommation du tabac chaud s’est véritablement généralisée sous le Premier Empire en France, un peu plus tôt en Espagne. Et était surtout une pratique virile. Les femmes, et les aristocrates en particulier, prisaient le tabac. Au début du XIXe siècle, la «fume» est à la mode. Et, tandis que le prix des cigares manufacturés augmente, on voit apparaître les «cigarets», un peu de tabac roulé dans une feuille de papier. Le produit fait fureur et devient un attribut de dandy, puis celui des femmes. Et notamment des «lionnes», ces premières féministes dont George Sand est la figure de proue. C’est peut-être à elle, d’ailleurs, que l’on doit la féminisation du cigaret, qui sous sa plume aux alentours de 1830 devient une «cigarette».

– Est-elle un marqueur d’émancipation ou un accessoire de séduction?

– Les deux aspects sont indissociables. La cigarette permet l’intégration sociale au moment où la «fume» se généralise. Et, dès le moment où les femmes s’emparent de l’objet, il devient aussi un outil de séduction rattaché à toute une gestuelle, les moulinets de la main, les mouvements de la bouche, les moues avec cigarette au bec, et le rejet de la fumée de la façon la plus esthétique possible. Du coup, la fumeuse est non seulement une consommatrice, mais elle devient aussi une allumeuse. Les «garçonnes» des années 1920 contribueront à renforcer ce lien esthétique entre la femme et la cigarette. Un lien que les adolescentes d’aujourd’hui exploitent encore.

– A quel moment la cigarette devient-elle aussi un attribut de la virilité?

– Au départ, la cigarette est le cigare du pauvre. Mais son succès généralisé est lié à la modernité. On entre, au XIXe siècle, dans une société pressée, bousculée, où les temps de pause sont toujours plus restreints. La cigarette, vite allumée, vite consumée, devient d’autant plus populaire qu’elle nécessite moins de manipulation et de matériel que la pipe, et qu’elle demande moins d’investissement, en temps et en argent, que le cigare. Elle devient un attribut quasiment indissociable du soldat, et elle se prolétarise aussi en se généralisant chez les ouvriers.

– Dandys, femmes, ouvriers, soldats, la cigarette circule donc à tous les niveaux de la société.

– Surtout, la cigarette est un connecteur entre les groupes sociaux. Le geste de donner du feu, par exemple, rapproche le bourgeois du prolétaire. On trouve des tableaux, des dessins au XIXe siècle, représentant de telles scènes. La «fume» met sur un plan d’égalité celui qui donne et celui qui reçoit le feu. On voit aussi le jeune homme et la jeune femme, dont les deux cigarettes se joignent sur une ligne horizontale pour «s’allumer». Une image chargée de nombreux symboles.

– A quel moment la «fume» devient-elle diabolique?

– Dans une certaine mesure, elle l’était dès le départ. Il y a toujours eu des voix critiques, invoquant notamment la bienséance. Au XIXe siècle, on avait déjà repéré les méfaits sanitaires du tabac, la nicotine était connue comme poison, et l’on voit apparaître les premières ligues de lutte contre le tabagisme. Mais en France, où la Régie nationale des tabacs représentait jusqu’à 10% des recettes de l’Etat, il a fallu attendre la fin des années 1970 pour voir apparaître la première loi réglementant la «fume» et sa publicité.

– La publicité, justement. Quel rôle joue-t-elle dans la popularisation de la cigarette?

– Un rôle moindre que celui qu’on imagine, en tout cas au début. En France, la diffusion de la cigarette doit tout à l’Etat. Et ce dernier ne commence à faire de la publicité qu’après la Première Guerre mondiale. Il engage alors des illustrateurs de grand talent, qui contribueront à nourrir cette esthétique de la cigarette qui, en fait, ne les avait pas attendus pour se développer. Car l’art pictural s’est très tôt emparé de la «fume». On en trouve par exemple de très belles scènes dans la peinture flamande.

– Aujourd’hui, on cherche à associer le tabac à des images de poumons cancéreux et de bouches sans dents. Pensez-vous que cela soit efficace?

– A terme, cela aura peut-être un effet. Mais il faut être très prudent quand on change les repères et les représentations. Si l’on introduit davantage d’images terribles des méfaits du tabac, on finit aussi par en renforcer le pouvoir d’attraction. Il en va ainsi de toute entreprise de diabolisation. Les adolescents, par exemple, sont certains de leur immortalité. Fumer devient une bravade, un refus de se conformer, et une forme de résistance.

* Cigarette, histoire d’une allumeuse , Didier Nourrisson, ­Ed. Payot & Rivages, 2010.