Avez-vous déjà pensé qu’un couple de deux adultes qui a trois enfants se trouve en situation d’infériorité numérique telle qu’il vit sous la menace perpétuelle de l’insurrection? Imaginez un instant que les mouflets fassent alliance, et c’en est fini de l’autorité parentale. Savez-vous que même deux enfants très déterminés peuvent venir à bout d’adultes déjà affaiblis?

En temps normal, ces derniers sont heureusement appuyés par les institutions, telles que les crèches, les écoles, bref, d’autres grandes personnes qui contribuent à endiguer d’éventuels mouvements séditieux. C’est pourquoi peu de parents l’avoueront, mais la perspective des vacances leur donne des cauchemars.

En effet, comme tous les régimes totalitaires, les parents doivent prodiguer du pain et des jeux pour s’assurer le contrôle des esprits. Les vacances, c’est malheureusement la perspective de devoir chaque jour réinventer du divertissement pour une progéniture désœuvrée, et donc potentiellement rebelle.

Une forme de realpolitik consiste à réserver d’une année à l’autre le même bungalow dans un club de vacances proposant des activités pour enfants. Comprenez: Club Méd, Center Parcs, ou Reka. Un environnement clos conçu spécialement pour leur plaire, dans lequel les parents abdiquent volontiers toute ambition culturelle ou esthétique en échange d’un service professionnel de gardiennage d’enfant.

«Les familles sont une clientèle avec des besoins très particuliers, explique Roger Seifritz, directeur de la coopérative Reka. Outre un service d’animation, nous leur offrons un cadre très sécurisé, tous nos appartements sont équipés de jeux, nos villages disposent d’infrastructures de loisirs extérieurs, et au minimum d’une piscine intérieure, ce qui est très apprécié par mauvais temps. Cela diminue considérablement le stress des parents. Sans compter que, dans un tel cadre, les enfants peuvent rencontrer d’autres camarades et s’occuper entre eux.»

Dans le même ordre d’idée, mais pour ceux qui préfèrent l’hôtel – notamment pour ne pas avoir à cuisiner –, Hotelleriesuisse a développé le label «KidsHotel»: des établissements familiaux qui disposent de salles de loisirs et aires de jeux à l’écart de la circulation, d’un service de prise en charge des enfants et d’un programme d’animations. Il y en a une trentaine en Suisse, majoritairement dans les catégories 4 et 5 étoiles (lire encadré).

Certains parents un peu fiers, bobos, individualistes, urbains, ou tout simplement réticents à l’idée de se laisser gouverner par les seuls besoins de leur progéniture, seront peut-être horrifiés à l’évocation de ce qui précède. A l’attention de ceux-là, Le Temps a voulu tester une formule en vogue, c’est-à-dire «slow» mais légèrement exotique toutefois: les vacances à la ferme. Ainsi donc, n’écoutant que son courage, la journaliste, flanquée de trois enfants de 6, 4 et 2 ans, et accompagnée d’un adulte consentant, est allée passer – avec succès – quelques jours dans une ferme en Thurgovie, plus précisément à Uttwil, dans la banlieue de Romanshorn. Pour compliquer l’exercice, le voyage s’est fait en train.

Ce qui, sur le papier, ressemble à un épisode un peu hard de Koh Lanta s’est révélé étonnamment agréable. D’abord parce que les trains Intercity en Suisse sont équipés de wagons familles avec jeux. Bilan de trois heures et demie de voyage: des enfants qui n’ont pas râlé une seule fois, ni vomi, ni pleuré. Témoignage d’une fillette de 6 ans: «Le train, c’est mieux que la voiture, on peut faire plus de trucs. Dans la voiture, on est obligés de ne rien faire et ça dure plus longtemps.»

La ferme de Willi et Margrit Bührer est une petite exploitation qui produit essentiellement des pommes. Une adorable bâtisse à colombages sise entre le lac de Constance et la forêt. Un chemin pédestre passe devant, la baignade est à 10 minutes. L’appartement de location est un spacieux 4,5 pièces indépendant, dont les armoires sont pleines de jeux destinés à des enfants de tous âges, la cuisine est plus propre et mieux équipée que la moyenne des cuisines du pays, l’ensemble est d’une propreté redoutable, avec un petit cachet «eighties» qui contribue à l’exotisme. Devant la maison, un jardin avec barbecue et trampoline. Les enfants peuvent aller donner à manger aux lapins, effrayer les canards, promener les lamas (oui, les lamas), et traire les vaches à 17h30 précises.

«Cela fait vingt ans que nous louons cet appartement, explique Margrit Bührer. Il est occupé environ vingt semaines par année, sachant que nous ne le louons qu’entre mars et octobre. A 700 francs la semaine en moyenne, moins les 15% que nous reversons à Agrotourisme Suisse, cette activité représente un revenu important. Lorsque mes enfants étaient petits, j’étais peu disponible pour les hôtes. Aujourd’hui, j’ai du plaisir à voir les enfants des autres, à leur montrer la ferme et les environs. Mais j’ai appris à mettre des limites très claires, pour que cela ne devienne pas du baby-sitting.»

La famille Bührer va bientôt cesser de travailler avec les vaches. Aujourd’hui, elle n’en a que 14, ce qui n’est pas rentable. Mais surtout, leur entretien requiert de Willi qu’il se lève à l’aube, et soit présent tous les jours. En comparaison, la location de cet appartement représente des revenus autrement plus intéressants, pour considérablement moins d’efforts.

«Pour les petites et moyennes exploitations, l’agritourisme est une source de revenus importants et une possibilité de diversification intéressante, explique Oliver von Allmen, responsable d’Agrotourisme Suisse. Nous sommes en train de faire valoir cet argument auprès de l’Office fédéral de l’agriculture, pour que l’ordonnance sur la Politique agricole 2014-2017 en tienne compte. Nous ne cherchons pas à obtenir de paiements directs pour nos membres, mais faire en sorte que ces activités puissent être prises en compte. Certains petits prestataires pourraient alors accéder au statut d’exploitants agricoles, ce qui confère d’autres avantages, en termes de crédits par exemple. Et des possibilités de construire, ce qui est toujours compliqué sur les terrains agricoles.»

A cela, les enfants n’entendent rien. Ce qu’ils comprennent, c’est la joie de voir un tracteur de près, de crapahuter dans la boue d’un potager, et de courir après les chats. Ils en oublient presque de coller aux semelles de leurs parents. Qui en profiteront volontiers pour se taper un roman sous un pommier.