Portrait

Fervent défenseur de l’environnement, Daniel Curnier dénonce un système «qui va dans le mur»

Chercheur en sciences de l’environnement, il déplore l’incapacité du système scolaire à former des citoyens capables d’affronter les grands enjeux écologiques. Mais se réjouit du soulèvement des jeunes dans la rue

Il livre d’abord une confidence: «Je suis dans la phase la plus heureuse de ma vie depuis que je suis devenu adulte.» Si Daniel Curnier se réjouit aujourd’hui, c’est notamment grâce aux mobilisations des jeunes pour le climat. «De mémoire, je n’ai jamais vu un mouvement social aussi efficace», souligne le Lausannois de 35 ans. Il nous a donné rendez-vous au bord du lac Léman. Ce paysage, il le contemple depuis son enfance. Jamais il ne s’en lassera.

Si nous rencontrons ce docteur aujourd’hui, c’est parce que sa thèse, qui interroge le rôle de l’école dans la transition écologique, résonne comme une sirène d’alerte au vu des manifestations pour le climat. Défendue il y a un peu plus d’une année, elle suscite aujourd’hui beaucoup d’intérêt. Car le chercheur a l’intime conviction que la mesure la plus efficace pour agir honnêtement face au dérèglement climatique serait de procéder à une profonde remise en question de la société dans laquelle nous évoluons tous. Chacun devrait y mettre du sien, mais les institutions, elles aussi, doivent se transformer. A commencer par les écoles.

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Aujourd’hui, son constat est implacable: «Les priorités dans l’orientation des politiques éducatives ne permettent pas aux élèves de se saisir de ces questions en tant que citoyens. Elles ne contribuent donc pas à un changement social qui permettrait d’affronter les problèmes, notamment climatiques, auxquels nous sommes confrontés.» Il dénonce un système tourné vers le succès aveuglant d’une économie capitaliste qui «va droit dans le mur». «C’est absurde, au lieu de former des gens qui pourraient trouver des solutions, on en forme dans le but de les insérer dans une économie qui produit les problèmes que l’on connaît», s’insurge-t-il.

Adulte en 2001

Daniel Curnier a fêté ses 18 ans quelques jours avant les attentats du 11-Septembre. Il s’est engagé dans l’univers des adultes alors que le monde entrait dans une ère nouvelle. Comme ses contemporains, il reçoit le droit de vote, alors que les Etats-Unis déclarent la guerre au terrorisme. Il abandonne l’adolescence tout en assistant à la diffusion d’internet, à la montée du sentiment d’insécurité et à l’amplification des effets du dérèglement climatique. «Les années 1990 nous avaient baignés dans une illusion de confort. Nous nous sentions libres. Pour moi, il existe clairement un avant et un après-11-Septembre», souligne-t-il.

Son «après» à lui se passe sur les bancs universitaires. Peu à peu, ses idoles changent. Son admiration pour les dribbles de Michael Jordan laisse la place aux réflexions d’Edgar Morin. Et un livre s’installe à son chevet, La révolution d’un seul brin de paille du Japonais Masanobu Fukuoka (Ed. Trédaniel) qui marque les prémisses de la permaculture.

Daniel Curnier étudie d’abord la géographie à Lausanne puis suit un master en écologie globale et développement durable à l’Institut de hautes études internationales et du développement, à Genève. «Mes études m’ont permis de comprendre le monde et la présence inévitable des racines de ses dysfonctionnements», se souvient-il. Mais les perspectives esquissées lors des séminaires ne sont guère réjouissantes. A force de voir le fossé entre ce qu’il faudrait faire et ce qui est réalisé, il frise le fatalisme. «Je suis devenu pessimiste.» Et ce sentiment s’accentue alors qu’il est engagé au sein de la coopération internationale, où il perçoit l’inertie des institutions et le décalage présent entre les ressources mobilisées et les résultats obtenus. Il démissionne et choisit de s’impliquer concrètement dans la société civile. «Cela a changé mon regard. J’ai vu que le changement non seulement est désiré mais est aussi possible.»

Désormais, il enseigne tout en menant des recherches en parallèle. Il a aussi fait des choix afin de diminuer son impact et tendre vers une harmonie entre ses valeurs et ses actes au quotidien. Travailler à temps partiel est pour lui une décision primordiale. «Cela me permet de dégager du temps pour le dédier à des causes peu ou mal rémunérées. Ma qualité de vie s’est améliorée et je trouve un équilibre entre travail, ressourcement et engagements.»

Une question de bon sens

Discret, préférant avancer ses idées plutôt que sa personne, il se dit défenseur d’une radicalité ouverte et flexible. Pour lui, agir pour limiter les effets des dégradations environnementales est une question de bon sens. «Rien ne justifie le fait d’avoir une empreinte écologique démesurée. Il suffit de se demander quelles seraient les conséquences de nos choix si tous les habitants du monde faisaient la même chose.»

La mobilisation de dizaines de milliers de jeunes le 18 janvier puis le 15 mars l’ont à la fois surpris et requinqué. «Le 8 décembre dernier, on n’était qu’un millier à manifester contre le rejet de la loi sur le CO2 à Berne. Un mois et demi après, ils étaient plus de 8000 jeunes rien qu’à Lausanne. Quelque chose s’est passé entre-temps.»

Cet engouement est-il dû à l’engagement de la jeune Greta Thunberg? Serait-il l’aboutissement de nombreuses années de discours d’alerte? Ce mouvement sera-t-il durable? Daniel Curnier l’espère. «A priori, les manifestants ne vont pas se satisfaire de la demi-mesure.» Et lui non plus.


Profil

1983 Naissance à Lausanne.

2003 Début des études de géographie à l’Université de Lausanne.

2008 Master interdisciplinaire en études du développement (spécialisé en écologie globale et développement durable).

2014 MAS en enseignement de la géographie pour le secondaire II.

2015 Rencontre avec Edgar Morin.

2015 Manifestation malgré l’état d’urgence lors de la COP21 à Paris.

2017 Doctorat en sciences de l’environnement.

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