Culture

A la Fête du slip, «libérer les hommes» victimes des stéréotypes

Avec le printemps revient la Fête du slip, festival lausannois pluridisciplinaire qui met à l’honneur les sexualités et les réflexions liées aux genres. Il offre cette année un coup de projecteur aux 1001 façons d’être un homme moderne

Il y a des mots qui enferment. Des cases si bien (socialement) construites que seul l’art peut les faire voler en éclats – le temps d’une représentation. Qu’est-ce qu’«être un homme, un vrai», dans l’imaginaire collectif, se demandent cette année les organisateurs de La Fête du slip?

C’est, depuis tout petit, être invité à refouler sa peur (ne dit-on pas «il n’a pas de couilles»?), ses faiblesses («fort comme un homme»), ravaler ses larmes («pleurer comme une fillette»), répondre aux injonctions sexuelles (l’«impuissance» n’est-elle pas taboue?). Et, surtout, ne laisser aucune place à ceux qui s’écartent un tant soit peu de ces codes («quelle tapette», «une vraie meuf celui-là»). «Il est temps de faire tomber les masques et de libérer les hommes», affirme Daniel Hellmann, programmateur des arts vivants du festival lausannois consacré aux sexualités et aux genres, du 9 au 12 mai.

Confronter le public à sa propre homophobie, à sa propre misogynie est une étape nécessaire pour avancer ensemble et combattre ce système patriarcal qui nous mine tous.

Daniel Cremer

Le parti pris de La Fête du slip: il existe autant de façons d’être homme que d’hommes libérés des conventions. «Cette réflexion sur la masculinité s’est imposée comme fil rouge en 2018, en voyant un grand nombre d’artistes, show après show, revendiquer une forme d’honnêteté, une fragilité, une connexion à leurs émotions, souligne le programmateur zurichois. Depuis #MeToo, on parle beaucoup des femmes et de féminisme, mais quand on commence à réfléchir aux enjeux liés au patriarcat, on réalise l’ampleur des dégâts que ce système inflige aux hommes eux-mêmes, prisonniers d’un système.»

Ah, l’amour…

C’est ainsi que Daniel Hellmann a repéré l’Allemand Daniel Cremer et son spectacle The Miracle of Love (interdit aux moins de 18 ans) nourri par une réflexion de longue date autour de l’œuvre de Bell Hooks, The Will To Change. Dans ce show qui fait de l’amour «une arme politique ultime», Daniel Cremer mixe des chansons, du stand-up, des textes lus, le tout visant à créer une «interaction électrique, parfois même une tension sexuelle» avec le public.

Rien à voir avec de la provoc’gratuite cependant – l’intention est politique. «Le théâtre est un endroit où les gens peuvent se retrouver en dehors du quotidien, et imaginer leurs propres récits. C’est une invitation à changer de regard en ouvrant la porte à l’émotion», précise-t-il. D’où la responsabilité qui incombe à l’artiste de proposer à son audience captive une réflexion qui l’accompagnera hors de ses schémas de pensée.

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Pour Daniel Cremer, «confronter le public à sa propre homophobie, à sa propre misogynie est une étape nécessaire pour avancer ensemble et combattre ce système patriarcal qui nous mine tous». Certes, le public, souvent, est «sceptique», convaincu du fait «qu’on est très différent, et donc qu’on ne pourra pas se comprendre. Mais finalement, on se détend. On fait de la place à nos failles, à ce qu’on a si bien appris à exclure ou à refouler. Les gens sont émus. On a construit un pont.»

«Une invitation à dépasser ses propres limites»

Dans la même veine, la démarche du Français Gérald Kurdian et son solo Hot bodies, performance musicale et documentaire inspirée entre autres par le travail du philosophe transgenre Paul B. Preciado, a séduit le festival.

En tant que garçon, on a été habitué à cette position dominante par défaut, inconsciente, légitimée par un système qui valorise une masculinité toxique liée à la performance.

Gérald Kurdian, artiste

«Ce projet est né d’une réflexion sur l’inclusivité dans le milieu du spectacle et de la musique indépendante, toujours si convaincu d’être à la pointe du progressisme mais qui finalement reproduit les stéréotypes de genres: dans les concerts, dans les troupes de danse, on va toujours mettre en avant les mêmes individus, jeunes et beaux, ou alors archétypaux. Il en va de même pour la sexualité: quelles sont les images, les musiques qui éveillent un imaginaire sensuel? Ne sont-elles pas complètement stéréotypées? Comment pluraliser ce rapport érotique? Mon travail est une invitation à dépasser ses propres limites intégrées de manière inconsciente, une invitation au lâcher-prise et à l’exploration de soi-même.»

L’œuvre artistique de Gérald Kurdian repose sur deux piliers: «D’une part, le deuil d’un système au centre duquel se trouvaient les hommes, qui doivent lâcher le contrôle. D’autre part, l’acceptation d’une forme d’empathie, de porosité aux problèmes des autres. En tant que garçon cisgenre [ndlr: se sentant homme dans un corps d’homme], on a été habitué à cette position dominante par défaut, inconsciente, légitimée par un système qui valorise une masculinité toxique liée à la performance. Mon spectacle invite chacun à accepter ses multiples parts de soi, à écouter ses propres voix intérieures, à laisser plus de place aux autres.»

La palette d'antidotes à la «masculinité toxique» est large. Une lapdance-lecture-afro-féministe (performance nommée Heart Heart XXX de l’artiste brésiliano-suisse Ivy Monteiro) et des ateliers «queerfight, playfight», qui invitent à la confrontation non-violente pour «sentir la vulnérabilité de son adversaire», complètent ce tableau masculin-pluriel. La démarche ne manquera pas de crisper, de faire pouffer ou crier à la «dangereuse bien-pensance de l’époque» - réactions qui feront bien malgré elles la démonstration de la nécessité d'un tel festival, ode à la tolérance.


La Fête du slip, le 4 mai et du 9 au 12 mai 2019.

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