Question à une seule lire ou à 13 millions de francs suisses. Qu'est-ce qui a le plus secoué la ville de Turin le week-end dernier, qu'est-ce qui a le plus alimenté le ventilateur à palabres et fait chauffer le moteur des conversations? Le lancement – avec fastes, robes de cocktail, orchestre symphonique et ribambelles de ministres – des manifestations culturelles célébrant les 100 ans de Fiat? Non. Le dévoilement de la nouvelle Fiat Punto, dont la version revisitée est programmée pour connaître le même succès que ses sœurs aînées Topolino, 500 et Uno? Non plus. L'adoption, par Fiat, d'un nouveau logo inspiré du dessin Liberty qui orna les automobiles turinoises de 1904 jusqu'aux années 20? Encore non. Les 3000 invités venus de 52 pays du monde et de tous les continents, pour gravir les deux marches menant au gala VIP donné par Fiat dans une aile du Lingotto, magnifique usine transformée en centre culturel par l'architecte Renzo Piano? Encore raté…

Non, ce qui continue d'être le premier sujet de conversation des Turinois et Turinoises, c'est la jambe, plus précisément la jambe droite fracturée de Schumacher. Mais comme le pilote allemand roule pour Ferrari, et que la marque au cheval cabré appartient à Fiat, on reste dans la famille, la famille Agnelli, bien sûr.

Difficile, de toute façon, d'échapper à Fiat pour qui musarde à travers Turin. Au centre-ville, du côté de la Via Battisti et de la Piazza Carlo Alberto, le promeneur bute sur une septantaine de voitures de collection de toutes marques. Exposées jusqu'au 19 juillet à l'enseigne Carrozzieri Italiani, ces belles endormies se laissent lascivement lécher des yeux, offrant un spectacle goûteux même pour celui que les aguicheries du Salon de l'auto ont toujours laissé frigide.

Plus loin, Via Roma et alentour, 1300 photos accrochées au ciel racontent, en plein air, un siècle de vie italienne. Les clichés, du noir et blanc pour la plupart, roulent feutré sur les épisodes turinois mussoliniens ou terroristes. Ils préfèrent s'attarder sur la chronique des loisirs et sur les rêves de bonheur domestique (la découverte des vacances, la naissance de la consommation, la grande désillusion, etc.).

Ces photos réunies par Fiat rappellent, si besoin était encore, combien la voiture a promu le mythe du bonheur privé, de l'accomplissement personnel plutôt que collectif… A quelques mètres de là, Via Lagrange, c'est encore une expo Fiat intitulée Immagini della Fiat. L'accès à la place San Lorenzo se fait en circulant sous un arc de triomphe en lierre siglé… Fiat. Passons donc sur les concerts Fiat, les vitrines Fiat des librairies ou des modistes et sur les autres expos Fiat, gratuites, bien entendu.

Tout cela parce que c'est exactement le 11 juillet 1899 qu'un certain Giovanni Agnelli, ex-officier de cavalerie, signait, en veste couleur crème semble-t-il, l'acte de fondation de la Fabbrica Italiana Automobili Torino. La première année, les 35 ouvriers produisirent 24 modèles capables, pour un prix de 4200 lires et à condition de les abreuver de 8 litres aux 100 kilomètres, de filer à 35 km/heure.

La suite, on la connaît. Une famille qui reste seule maître à bord et dont les marques (Fiat, mais aussi Lancia, Alfa Romeo, Ferrari) symbolisent l'Italie industrielle. Un chef d'entreprise qui adopte, après un voyage aux Etats-Unis en 1912, le travail à la chaîne; la production d'aéroplanes ou de moteurs de sous-marins; une ville qui attire les chômeurs du Sud et dont les usines disent prendre en charge les ouvriers du berceau à la tombe; les destins parallèles des plus grandes usines italiennes et des mouvements de gauche; les parentés entre Fiat et les gouvernements qui se sont succédé. Tout cela pour arriver, en 1998, au chiffre de 2,4 millions de voitures vendues, chiffre qui commence à peser léger face à des marques concurrentes qui ont, elles, multiplié les alliances récentes.

Cette identité fortement italienne et la nécessité d'ouverture ont été les deux thèmes des manifestations officielles du week-end – alors qu'aucune mention, ou presque, n'aura été faite aux JO 2006. Tout a commencé samedi par la messe, dite en l'église de Maria Ausiliatrice par Mgr Peradotto – lequel a eu l'à-propos tout diplomatique devant un parterre de nantis de faire lire la parabole du bon et du mauvais semeur. Puis, bains de foule pour le clan Agnelli, concert symphonique en plein air, rebains de foule, journée des familles. Dimanche soir, enfin, le fameux gala réunissant 3000 VIP invités, répartis sur autant de chaises signées Starck et autour de 300 tables nappées de tissu argenté. Sur le coup de 19 heures, les voitures officielles se succèdent. Les hommes sont en costume foncé, les épouses, dignité bourgeoise oblige, promènent des toilettes plus proches d'Armani que des extravagances à la Versace.

Surprise, alors que le moindre défilé de mode parisien multiplie les fouilles, le service d'ordre, ici, est invisible. Il y a pourtant, pour écouter Giovanni Agnelli ouvrir les feux des discours, un parterre digne d'un chef d'Etat: le président du pays, Carlo Azeglio Campi, et une first lady en sévère tailleur gris, le président du Conseil, Massimo D'Alema, plus sec que jamais, le président de la Chambre, des autorités ecclésiastiques, une vingtaine passée de ministres étrangers.

Fin des discours, la famille Agnelli se retire. Le patriarche Giovanni, interviewé entre deux portes sur la possibilité de voir Fiat s'allier avec un autre grand groupe étranger, lance, laconique, qu'il vaut mieux cheminer seul que mal accompagné.