MONOGAMIE

Fidélité, nouveau mode d'emploi

Les nouvelles méthodes d'investigation génétique révolutionnent le regard que l'homme portait sur les couples les plus exemplaires du monde animal.Notre conception de la fidélité est bien éloignée de la leur. Mais la plus morale n'est pas forcément celle qu'on croit, affirme l'éthologue Hans Kummer

Nonante pour cent des oiseaux sont monogames, et les humains d'humeur moralisatrice ne se privent pas de brandir leur exemple à la face rougissante de leurs volages semblables. Voyez comment monsieur le corbeau freux aide sa compagne à construire le nid familial, comment il prend le relais de la couvade, et comment il trime toute le journée pour nourrir sa petite tribu. Ce n'est pas lui qui irait fricoter ailleurs, prenez-en de la graine, infidèles quadrupèdes!

Le corbeau freux est certes exemplaire, mais pas forcément pour les raisons que l'on croit. Une révolution culturelle, silencieuse mais profonde, s'est en effet récemment produite dans les laboratoires des biologistes: les nouvelles méthodes d'investigation génétique ont sérieusement mis à mal l'idée qu'ils se faisaient de la fidélité. Ces animaux monogames qu'ils croyaient indifférents aux aventures extramatrimoniales s'offrent, en fait, très souvent, des parties de jambes en l'air avec d'autres partenaires. Ces conjoints modèles ne respectent pas, comme on le croyait, le principe d'exclusivité sexuelle.

En revanche, tant que les enfants sont encore dépendants d'eux, il ne viendrait pas à l'esprit de la plupart des animaux mariés d'abandonner le nid familial ou d'oublier l'heure des repas. Surtout, ils réservent la tendresse, les soins corporels, le doux sommeil réchauffé par le contact des corps, à leur conjoint légitime. Cette conception de la monogamie n'a pas seulement cours chez les oiseaux. Prenez ces petits singes américains appelés callicebus, et qui s'assoient si joliment épaule contre épaule en entortillant leur queue. Dans les moments où le combat entre groupes crée un certain désordre, il arrive aux femelles de s'accoupler vite fait bien fait avec des mâles d'un autre territoire. Mais la douceur de sa queue en spirale, elle la réserve, juré craché, au père de ses petits.

Les biologistes ont d'abord rigolé en découvrant les incartades de leurs lointains cousins. Puis, ils se sont rendus à l'évidence: ces bêtes-là sont bel et bien fidèles, c'est la définition du lien matrimonial qui doit être revue. Il faut admettre que l'exclusivité sexuelle ne constitue pas, comme on le pensait, son critère principal. Bien plus importants sont les comportements de tendresse et la constance dans l'entraide pour les soins apportés aux petits. Ce que les biologistes appellent la «monogamie sociale» ou la «monogamie de soins».

«Il y a des degrés dans l'intimité, et le sexe ne se situe pas sur l'échelon le plus élevé», résume l'éthologue zurichois Hans Kummer, qui, après avoir consacré sa vie de chercheur aux babouins, continue d'interroger brillamment le monde animal: «Tout ce qui est naturel n'est pas forcément juste pour nous. Mais l'observation des animaux pose souvent de très bonnes questions aux hommes.» En l'occurrence, les découvertes sur la véritable nature de la monogamie animale ont déclenché chez Hans Kummer une réflexion assez déstabilisante sur nos règles morales à nous. Réflexion qui a récemment fait l'objet d'un cours à l'Université populaire de Zurich. Titre: «La logique de la fidélité».

Pour dire les choses crûment, Hans Kummer trouve notre conception de la fidélité extrêmement discutable du point de vue éthique. Ce qui le frappe, c'est que les humains placent l'exclusivité sexuelle au-dessus de tout, quitte à lui sacrifier la constance de la relation et les soins aux enfants. «Un homme marié rencontre une jeune femme, il a une aventure avec elle et, pour sauver l'idéal d'exclusivité sexuelle, il abandonne son épouse et ses enfants, y compris dans des cas où l'atmosphère familiale n'est pas particulièrement empoisonnée. Et tout le monde considère que c'est cela qui est moral. Est-ce que ce n'est pas un peu absurde?»

Hans Kummer, marié, père et grand-père, n'ignore pas que chez l'homme, tendresse et sexualité sont bien plus difficiles à séparer que chez l'animal. Et qu'un conjoint jaloux craint souvent de perdre bien plus que l'accès exclusif au corps de l'autre. «Tout cela est très complexe, bien sûr. Mais ce qui me choque, c'est l'accent mis sur le critère sexuel, et la caution morale que nous accordons à la jalousie. Chez les humains, le jaloux a tous les droits.» Il n'en mérite pourtant pas tant, ce sentiment «qui n'a rien à faire avec l'amour», et dont Erich Fromm rappelle qu'il se décline sur le mode de l'avoir, non de l'être. «La constance me paraît une valeur bien plus morale. Mais nous la respectons beaucoup moins.» L'exclusivité sexuelle érigée en «idole», elle, provoque des souffrances indicibles, des tragédies quotidiennes. «Je trouve que ce n'est pas éthique, notamment envers les enfants, et que beaucoup de haine et de douleur pourrait être évité.»

L'autre question que Hans Kummer pose à notre conception de la fidélité, c'est celle de son incohérence. A y regarder de près, nos règles ne tiennent pas debout. «On interdit à une femme d'avoir deux partenaires, mais on lui permet d'avoir deux enfants et plus. Or, souvent, le premier enfant souffre, il voudrait être le seul. Pourquoi n'a-t-il pas droit, lui, à l'exclusivité? Pourquoi ne respecte-t-on pas sa jalousie, alors que celle du conjoint est légitime? Bien sûr, on peut objecter qu'un seul enfant par femme ne suffirait pas à la survie de l'espèce. Du point de vue biologique, le non-respect de sa jalousie est justifié. Sur un plan moral, on a quand même affaire à un double standart.»

De même, le mari polygame demande à ses épouses de respecter l'exclusivité alors que lui n'y est pas astreint. Et encore: le prince enseigne à ses milliers de sujets qu'ils n'ont qu'un seul prince, et le Dieu de l'Ancien Testament avertit les hommes qu'ils n'auront pas d'autre Dieu que lui. L'affaire est claire: «La logique qui préside à cette asymétrie est celle du pouvoir détenu par celui qui édicte la règle, et non celle de la morale.» Touché coulé.

Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait? Auriez-vous, monsieur l'éthologue, un modèle idéal à nous proposer? «Comme scientifique, je n'ai pas à me prononcer. Mais comme personne, je n'hésite pas à dire que, selon moi, une morale digne de ce nom devrait placer la constance avant l'exclusivité. Je pense que la jalousie chez un adulte n'a pas à bénéficier de la protection morale dont elle fait l'objet. C'est le genre de problème que chacun devrait être amené à résoudre personnellement.»

Evidemment, pour apprendre à partager les êtres que l'on aime, il faut une «maturité» et une «discipline intérieure» considérables, ajoute Hans Kummer. Il ne s'agit pas seulement de déclarer ringards tous les attachements, comme l'ont fait les adeptes les plus zélés de certaine révolution des mœurs dont on fête l'anniversaire ces jours-ci. «Leur grande erreur, juge l'éthologue, a été de placer le sexe au-dessus de tout, de prendre la liberté sexuelle comme modèle de comportement général. En réalité, l'espèce humaine a une forte inclination à nouer des liens. C'est vrai dans le travail, dans les loisirs, dans beaucoup de domaines, sauf dans le sexe, où le désir de nouveauté reste très fort.»

Voilà, il ne nous reste plus qu'à tout reprendre à zéro. Comme ils disaient, en 68.

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