Des fermes isolées, parfois des villages entiers où plus personne ne s'aventure. Des centaines de milliers d'animaux qui brûlent sur des bûchers improvisés. Le souvenir de ces images datant de 1967 hante l'esprit des 240 000 paysans britanniques (sur 50 millions d'habitants). Un jour après l'apparition de la fièvre aphteuse porcine dans un abattoir du sud-est du pays, le Royaume-Uni tout entier s'est mobilisé hier pour enrayer au plus vite la propagation de la maladie, extrêmement contagieuse. Mais dans les fermes, déjà durement touchées ces dernières années, c'est souvent la panique. Car en cinq ans, le revenu moyen des paysans anglais a perdu neuf dixièmes de sa valeur, pour revenir, en termes réels, à celui des années 30.

Hier, Nick Brown, le ministre de l'Agriculture, a passé sa journée à discuter des mesures à prendre avec les représentants des agriculteurs réunis en comité de crise à Whitehall, au siège du gouvernement britannique. Outre une interdiction volontaire d'exportation décidée mercredi déjà, le ministère a étendu à dix miles (16 km) la zone de quarantaine autour de l'abattoir Cheale Meats, à Brentwood (Essex), quelques dizaines de kilomètres au nord-est de l'agglomération londonienne, où les 27 cochons malades ont été découverts. Trois cents porcs et 60 vaches ont été abattus sur le site. Quatre autres fermes ont été mises en quarantaine. Nick Brown se voulait rassurant, arguant qu'aucun nouveau cas n'avait été décelé jeudi. Il a promis des compensations financières aux éleveurs touchés.

Propagation

Il ne sera pas facile d'empêcher toute propagation de l'épidémie, dans la mesure où l'abattoir en cause avait des clients dans tout le pays, de l'Ecosse à l'île de Wight. Pour minimiser les risques, les mouvements d'animaux ont été interdits, et les citadins dissuadés de se rendre à la campagne ce week-end. Des manifestations impliquant des animaux et des paysans sont remises en question, comme le tournoi hippique de Cheltenham et la grande marche de protestation contre l'interdiction de la chasse à courre, qui devrait réunir un demi-million de personnes à Londres le 18 mars.

Hors d'Angleterre, les mesures de protection s'intensifient. Après l'Union européenne et la Suisse, les Etats-Unis, le Canada, l'Australie, le Japon, la Corée et Singapour ont aussi banni l'importation de viande et de lait britanniques. Bruxelles indique que l'embargo pourrait se prolonger «plusieurs semaines», quitte à se restreindre au sud de l'Angleterre ou au comté d'Essex, suivant l'évolution de la situation. En France, des contrôles seront pratiqués sur les moutons anglais invités au Salon de l'Agriculture et dans des exploitations agricoles ayant récemment importé des animaux de Grande-Bretagne.

«J'ai plus vieilli lors des trois dernières années que pendant les trente précédentes, lâche John Gray, un fermier d'Essex qui compte 6000 porcs dans son exploitation. Je n'ose pas imaginer l'ambiance dans les fermes d'East Anglia, c'est un cauchemar.» Alors que le prix du porc avait déjà plongé depuis 1998, la fièvre porcine a mis l'an dernier le Royaume-Uni sous embargo international un mois durant. John Gray a perdu 120 000 livres sur cette seule période. Et les inondations de ces derniers mois ont encore ajouté à la catastrophe.

Comme l'ensemble des 3000 éleveurs de porcs britanniques, qui exportent pour un total de 174 millions de livres par an, il espère que la population continuera d'acheter de la viande de porc.

Le climat n'incite pas à l'optimisme. Une étude du cabinet Deloitte & Touche, publiée hier par coïncidence, montre que le revenu moyen des agriculteurs britanniques s'est effondré de 90% en cinq ans, et se situe aujourd'hui à 8000 livres (20 000 francs). «Beaucoup de familles ne s'en sortent plus, a commenté à la radio Richard Crane, auteur du rapport. Cet hiver sera plus dur encore.» Alors que les faillites sont de plus en plus courantes, de nombreux paysans quittent la profession. Le nouvel embargo touche, outre le porc, tous les secteurs d'élevage: la filière laitière, qui exporte 400 000 tonnes de lait, crème, fromage et beurre chaque année; le bœuf (520 millions de livres d'export par an), qui se remet difficilement de la crise de la vache folle; le mouton, dont 30% sont exportés (212 millions de livres).