Le Bernin est au XVIIe siècle ce que Donatello est au Quattrocento et Michel-Ange au XVIe siècle: une figure inégalable de la sculpture occidentale. Homme sûr de lui et accompli, Gian Lorenzo Bernini, né à Naples dans une famille modeste, a marqué notamment de son ciseau l'intérieur de la basilique Saint-Pierre de Rome, grâce à l'admiration que lui vouait le pape Urbain VIII. Il est l'auteur de l'immense baldaquin en bronze, recouvrant l'autel principal de l'église, sous le dôme. Quatre colonnes en spirales ornées supportent le dais. A ses angles, des statues d'anges et des spirales très enroulées portent le Christ sur un globe doré: c'est le symbole baroque de la suprématie du christianisme sur le monde païen.

Si le nom même du Bernin évoque les fastes du baroque, sa plus grande réalisation sculpturale dans le style reste «L'Extase de sainte Thérèse», un marbre réalisé entre 1645 et 1652 pour la chapelle de la famille Cornaro dans l'église de Santa Maria della Vittoria à Rome. Le Bernin s'est employé à traduire dans le marbre les paroles laissées par la célèbre sainte de la Contre-Réforme après avoir été transpercée par une flèche d'or enflammée: «La douleur fut si vive que je criai; mais en même temps, je ressentis une douceur infinie. Ce n'était pas une douleur physique, mais une douleur mystique, bien qu'elle affectât aussi le corps. C'était la très douce caresse de Dieu à l'âme.»

Le Bernin a sculpté une version très sensuelle de cette vision surnaturelle. Sur un nuage comme suspendu dans les airs, l'ange lance sa flèche d'un geste élégant, presque généreux. A tel point qu'il pourrait passer pour Cupidon. L'extase de la sainte est tangible: yeux mi-clos, bouche ouverte, corps à l'abandon. Les figures sont enveloppées d'un drapé prodigieux. C'est comme si les deux corps étaient propulsés par une force invisible vers le ciel. Des baguettes d'or tombent sur l'ensemble comme des rayons de soleil d'un décor théâtral. L'effet grandiloquent est encore accentué par la mise en scène de l'œuvre dans la chapelle: une fenêtre invisible au-dessus du marbre éclaire les corps de lumière naturelle. Au plafond, la fresque en trompe-l'œil représente l'espace infini et insondable. Homme de théâtre (il a écrit quelques pièces), Le Bernin a même créé un auditoire fictif autour de la scène: sur les côtés se trouvent des bancs semblables à des loges où des personnages – les membres de la famille Cornaro – assistent à la vision de sainte Thérèse. Dans cette œuvre, Le Bernin a usé de tous les tours de magie artistiques qui caractérisent le baroque, le style de l'illusion.