En ce soir de février 1607, il y a foule à la cour de Mantoue. On y représente une Favola in musica, une «fable en musique» de Claudio Monteverdi. Ce compositeur avant-gardiste, suivant l'exemple d'intellectuels florentins, se risque à un genre qui tente de renouer avec la tragédie antique en mêlant la poésie à une déclamation chantée, entrecoupée de danses et de ritournelles. Monteverdi vient en fait de composer le premier chef-d'œuvre de l'histoire de l'opéra, L'Orfeo.

A Mantoue, le musicien a tout loisir d'expérimenter le nouveau style qui est à l'origine de cette minirévolution, et dont l'invention marque traditionnellement la frontière entre la musique renaissante et la musique baroque: le stile rappresentativo. Celui qui permet de «représenter» les passions, celui qui s'attache à mettre la musique au service du mot, quand les compositeurs des siècles précédents asservissaient le verbe aux exigences des voix entremêlées.

Ce style, Monteverdi le met aussi à l'épreuve dans de nombreux madrigaux et dans les psaumes de sa Selva morale, «Forêt morale» aussi touffue qu'inspirée. Mais il n'abandonne pas pour autant l'ancien style, celui avec lequel il a grandi dans sa natale Crémone. Mieux: il opère une synthèse entre rappresentativo et stile antico, entre scène et autel, entre présent et passé dans ses Vêpres à la Vierge créées en 1610 à l'église Saint-Marc de Venise.

Car après vingt-deux ans au service du duc de Mantoue, le musicien est nommé maestro di cappella à Saint-Marc. Et si, veuf, Monteverdi entre dans les ordres en 1632, il n'en reste pas moins à l'avant-garde: il compose des opéras d'un genre nouveau, destinés aux premiers théâtres publics qui ouvrent à la fin des années 1630. Les seuls qui nous soient parvenus, Le Retour d'Ulysse et Le Couronnement de Poppée, déversent un flot de larmes, d'ironie, de sexe et de sang sur la scène lyrique. A tel point qu'aujourd'hui, Poppée n'a rien perdu de son éclaboussante modernité.