Don Quichotte est le premier best-seller de la littérature mondiale. Il est apparu en 1605 sous la plume d'un vieil écrivain sans le sou, sans succès et sans espoir, Miguel de Cervantès Saavedra. La première édition du premier tome fut réimprimée quatre fois en Espagne la même année et immédiatement répandue à l'étranger par d'autres éditions en France, en Italie, au Portugal et en Flandres. Quatre siècles plus tard, il reste la plus grande œuvre de fiction de tous les temps et de toutes les langues. Ses aventures ont été traduites par les plus illustres écrivains, des centaines de milliers de pages de commentaires ont été écrites à son sujet et il continue de faire pleurer les lecteurs qui ont le cran d'assister à sa mort, dans le dernier chapitre du deuxième tome, paru en 1615, moins d'un an avant celle de son inventeur.

Car Don Quichotte est aussi le vrai premier roman. Cervantès l'écrit pour gagner de l'argent car il a une vaste famille à soutenir, et pour régler leur compte aux monstrueux bouquins de chevalerie dont s'abreuvent les gens de cour – jusqu'à Charles Quint qui dévore en cachette le plus odieux de tous, un certain Don Belianis de Grèce que la postérité s'est dépêchée d'oublier. A ces récits alambiqués, invraisemblables, à la morale douteuse, cruels gratuitement et prétentieux, Cervantès oppose une ligne et une langue. «Tâchez, dit-il dans son prologue à Don Quichotte, que tout uniment, et avec des paroles claires, honnêtes, bien disposées, votre période soit sonore et votre récit amusant, que vous peigniez tout ce que votre imagination conçoit, et que vous fassiez comprendre vos pensées sans les obscurcir et les embrouiller. Tâchez aussi qu'en lisant votre histoire, le mélancolique s'excite à lire, que le rieur augmente sa gaieté, que le simple ne se fâche pas, que l'habile admire l'invention, que le grave ne la méprise point.»

Cervantès conçoit de donner le plaisir de la lecture par le sérieux de la forme. Il cherche le succès grand public, et les bénéfices en conséquence, par le mérite de l'art. C'est la première fois dans la littérature.

La gloire de Don Quichotte a survécu à Cervantès. Si des esprits creux ont transformé son nom en insulte – le quichottisme – de grands auteurs ont vu en lui le symbole de la vertu. Vladimir Nabokov: «Pendant tous ces siècles, Don Quichotte a traversé les jungles et les toundras de la pensée humaine en y gagnant vitalité et stature. On ne rit plus de lui. Son étendard est la compassion, sa bannière la beauté. Il défend tout ce qui est bon, ce qui est abandonné, pur, généreux et noble.»

Grâce à ce premier entrepreneur de l'impossible, on sait maintenant que tout progrès est fondé sur l'espoir des perdants.