Première théoricienne française de l'égalité des sexes, Marie de Gournay passait, à son époque, pour une pédante excentrique; dans son Histoire des Françaises, en 1980, Alain Decaux la qualifie de «vieille fille un peu rance». A vrai dire, «Mademoiselle de Gournay» aurait sombré dans les oubliettes de l'histoire si elle n'avait pas été l'éditrice passionnée des œuvres de Montaigne, qui fit d'elle sa «fille d'alliance». Pourtant, son Egalité des hommes et des femmes (1622) est un texte révolutionnaire, auquel bien des esprits conservateurs hésiteraient encore aujourd'hui à souscrire, et son Grief des dames (1626) un pur régal, dans la veine des grands moralistes français.

La nature, écrit Marie de Gournay en 1622, a fait les deux sexes parfaitement égaux, sauf en ce qui concerne la fonction reproductrice, et c'est seulement l'éducation qui les achemine vers des destins différents. Quant aux «forces corporelles» supérieures des hommes, ce sont «des vertus si basses que la bête en tient plus par-dessus l'homme que l'homme par-dessus la femme». Même la Bible, réservoir traditionnel d'arguments anti-égalitaristes, ne résiste pas à la lecture de Marie de Gournay, qui semble avoir inspiré la théologie féministe contemporaine la plus pointue: «Que si quelqu'un au reste est si fade d'imaginer masculin ou féminin en Dieu (…) celui-ci montre à plein jour qu'il est aussi mauvais philosophe que théologien.»

Mais l'esprit brillant de cette «pauvre folle» (selon son premier biographe en 1910) se révèle encore mieux dans le Grief des dames, hilarante satire de la prétention masculine. «Eussent les Dames les raisons et les méditations de Carnéade, il n'y a si chétif qui ne les rembarre (…) quand avec un sourire seulement, ou quelque petit branlement de tête, son éloquence muette aura dit: C'est une femme qui parle.»