Paris, théâtre du Palais Royal, 4 juin 1666. On est à quelques minutes de la première du Misanthrope, la nouvelle pièce de Molière, et le parterre cancane beaucoup. Il se murmure que l'auteur de Dom Juan est atteint d'un mal incurable – il a suspendu ses activités pendant trois mois au début de l'année. Il se murmure aussi que son mariage avec Armande Béjart, plus fraîche que lui de vingt ans, tourne au rance. Pis, on dit que Louis XIV l'a lâché au moment de la querelle du Tartuffe. La comédie horripile l'évêque de Paris qui obtiendra bientôt son interdiction. Bref, Jean-Baptiste Poquelin, alias Molière, serait au plus mal.

Mais chut… Les lumières baissent. Et voici Molière qui s'avance comme si de rien n'était, superbe de drôlerie dans son costume de brocart vert et or. Il joue Alceste, le misanthrope, un rôle qu'il a écrit pour se moquer de ses chagrins de quadragénaire. On s'attend à une farce. Cette comédie-là n'en a pourtant que les apparences. On y étrangle bien les petits marquis de la cour avec leurs vilains rubans de dentelle, on y fesse aussi les fausses dévotes et les vraies coquettes. Mais la bile noire du héros et son amour enragé pour Célimène – Armande Béjart en personne, ce 4 juin – puisent à des sources plus intimes. C'est que Molière se joue de ses propres ombres, entre deux pitreries, amoureux fou et déjà transi, idéaliste et comptable de ses rêves, maître de l'illusion et adepte des vérités nues. Ce Molière-là, plus moraliste que farceur – La Rochefoucauld n'est pas loin –, surprend et révèle sa grandeur: celle d'un expert en bouffonnerie qui a su diagnostiquer le mal de son monde, par lequel toute singularité est écrasée sous la botte du roi et de la norme. Ce prince du rire est alors médecin malgré lui. Et frère de Scapin et de Dom Juan.