En l'espace d'une trentaine de mois entre 1348 et 1350, l'Europe connut la pire catastrophe de son histoire, la peste noire. Le fléau faucha à une rapidité hallucinante environ le tiers de la population du continent. Les estimations des historiens – difficiles faute de données précises – s'accordent en gros sur la disparition de 25 à 30 millions d'habitants sur un total de quelque 80 millions.

Après avoir fait des ravages pendant l'Antiquité, la peste avait disparu de nos contrées en même temps que l'Empire romain. Quand elle réapparaît au milieu du XIVe siècle, elle vient d'Inde et du Proche-Orient. Ce sont, semble-t-il, des navires génois assurant le commerce entre les ports de la mer Noire et ceux de l'Adriatique qui, en automne 1347, introduisent les germes de la peste bubonique en Italie. De là, elle gagne à une vitesse vertigineuse la Catalogne et la France avant de se répandre en Angleterre, dans la vallée du Rhin, sur les rives de la Baltique et, en 1350, en Scandinavie. Des chiffres portant sur certaines régions sont connus. Ainsi le royaume de Navarre a perdu en quelques mois 60% de sa population.

Le fléau est bien sûr vécu comme une punition de Dieu. L'omniprésence de la mort suscite une hystérie spiritualisante qui se traduit notamment par le formidable développement d'un mouvement millénariste apparu un siècle plus tôt, les Flagellants. Par cohortes entières, ces exaltés, nus jusqu'à la ceinture, errent sur les chemins en se frappant mutuellement avec des cordes munies de clous. A leur tête, des prédicateurs tonnant contre les vices de l'humanité. Les gens, espérant le miracle, accouraient leur présenter les malades. D'autres recueillaient le sang des plaies sur des linges pour en faire de pieuses reliques.

Mais implorer le ciel ne suffit pas. Il faut désigner des boucs émissaires. Alors déjà la chasse au Juif ou à l'étranger est le plus commode des exutoires. Les Flagellants prêchent le massacre des communautés juives du Rhin: à Francfort, à Mayence, à Cologne, les pogroms se succèdent. En Catalogne aussi, où les communautés juives de Barcelone, Cervera, Gérone sont massacrées. En Alsace, la population n'attend même pas que la peste arrive dans la région pour massacrer ses Juifs. A Prague, l'empereur Charles IV n'empêche pas les pogroms et couvre la confiscation des biens juifs…

L'étendue de la misère est telle que les riches sont aussi attaqués. La fin du siècle sera marquée par d'innombrables révoltes dans toute l'Europe. La plus connue est la grande jacquerie française de 1358 qui s'engouffra dans la brèche ouverte par l'insurrection parisienne conduite par Etienne Marcel.