«J'étais alors en Allemagne où l'occasion des guerres qui n'y sont pas encore finies m'avait appelé; […] le commencement de l'hiver m'arrêta en un quartier où ne trouvant aucune conversation qui me divertît […] je demeurais tout le jour seul enfermé dans un poêle [une «Stube»] où j'avais tout loisir de m'entretenir seul de mes pensées.» Quel adolescent découvrant le Discours de la méthode ne s'est-il laissé prendre par cette invitation à la rêverie? Descartes avait alors 23 ans et menait une vie de bâtons de chaise que les pédants qui l'enseignent dissimulent en général avec soin. Un philosophe menant bonne chère et courant les femmes, un jeune lettré s'engageant comme mercenaire pour partir à la découverte de l'Europe, quelle horreur!

La portée de l'œuvre de Descartes et sa gloire sont telles qu'au fil du temps chacun en a tiré ce qui lui convenait. Les uns privilégient le scientifique auteur du Traité du monde, de la Dioptrique ou des Météores. D'autres la métaphysique des Méditations ou la psychologie des Passions de l'âme. Mais tous sont d'accord pour reconnaître que les quelques principes de base de la méthode exposée dans le fameux Discours sont fondateurs de l'esprit scientifique moderne. Sans Descartes, le monde actuel ne serait à coup sûr pas ce qu'il est et la civilisation occidentale n'aurait pas connu le formidable décollage scientifique qui lui a permis de laisser sur place des civilisations beaucoup plus anciennes comme celles de la Chine ou de l'Inde.

Dualiste affirmé jusqu'à la fin de sa vie à la cour de la reine Christine de Suède, Descartes a cependant fortement structuré le matérialisme en développant une explication mécaniste du fonctionnement des êtres animés, à l'exception de l'homme doté de raison et d'une âme. Un siècle plus tard, les matérialistes des Lumières n'eurent plus ces réticences.