Parce qu'il comprend en lui un millier d'êtres, William Shakespeare ne se raconte pas. Sa vie encore moins qui s'apparente à une légende et se situe hors de toute époque. Mais puisqu'il faut s'en tenir au temps et à ses fatals rendez-vous, rappelons que le «grand Will», pour reprendre une formule consacrée, est mort à 52 ans à Stratford-on-Avon, sa petite ville natale. Mais était-il vraiment Anglais? Non la question n'est pas inutile. La réponse arrive aussi drôle, aussi peu plausible que les assertions qui entourent toute légende. Le metteur en scène Peter Brook rapporte qu'un jour, en tournée en Russie, un spectateur lui a dit: «Ici, nous savons tous que Shakespeare venait d'Ouzbékistan à cause de son nom: «Sheik» est un terme arabe et un «peer» est un sage». Autre curieuse hypothèse, raciste et snob celle-là qui veut que l'écrivain qui a réinventé l'Œdipe («Hamlet») et l'amour absolu («Roméo et Juliette»), qui a donné à la folie sa clairvoyance («Le roi Lear») et au totalitarisme sa figure sanguinaire («Macbeth»), ne peut être Shakespeare, pauvre garçon de la campagne, sans grande instruction.

Qui donc serait l'auteur des plus grands chefs-d'œuvre de la littérature dramatique, ceux que le cinéma s'arrache, ceux aussi que les festivals de théâtre programment en masse, Avignon en tête, qui s'ouvre ce samedi avec à son affiche quatre pièces du seigneur de Stratford? Qui donc serait cet auteur? Pas Shakespeare, dit-on, médiocre comédien, mari instable, catholique clandestin qui quitte sa bourgade de peur des persécutions et s'installe à Londres en 1592. William. S. aurait endossé la paternité d'œuvres écrites par Francis Bacon ou Christopher Marlowe, entre autres. Shakespeare insoluble énigme! A-t-il pu exister autrement que sous l'identité qu'on lui connaît? «Etre ou ne pas être», fait-il dire à Hamlet.