Hommage

Au fil de l’œuvre de Jean-Bertrand Pontalis

Le professeur John E. Jackson revient sur la carrière et les publications du grand psychanalyste et écrivain

John E. Jackson* rend hommage au psychanalyste Jean-Bertrand Pontalis, qui est décédé en début de semaine.

«Il était devenu la face la plus connue de la psychanalyse française, ou du moins son versant le plus parisien.

Jean-Bertrand Pontalis, qui s’est éteint dans la nuit de lundi à mardi, s’était rendu indispensable à tous ceux qui s’intéressent à la psychanalyse, en publiant en 1967 en collaboration avec Jean Laplanche un Vocabulaire de la psychanalyse qui est devenu un classique. Répertoriant avec intelligence et un grand souci d’ouverture les concepts majeurs de l’œuvre freudienne ainsi que de ses disciples principaux, ce Vocabulaire apportait une lumière bienvenue sur des notions parfois difficiles à saisir et surtout parvenait à situer avec précision leur place et leur importance dans le développement du corpus freudien. Le succès du livre fut tel qu’il fut largement traduit et qu’il continue d’ailleurs à constituer une référence familière.

Elève de Sartre, ami de Merleau-Ponty, cet agrégé de philosophie avait d’abord été un disciple de Lacan, qui fut son analyste, mais dont il se sépara en 1964 pour fonder l’Association psychanalytique de France. Je me souviens lui avoir demandé une douzaine d’années plus tard s’il voyait encore son ancien maître. Sa réponse, très élégante, fut: «Nous ne sommes plus on speaking terms, mais il nous a tout ­appris.»

Esprit d’ouverture

En 1970, il crée chez Gallimard la belle Nouvelle Revue de psychanalyse, dont le comité de rédaction comprend, à côté d’éminents analystes comme Green, Anzieu ou Rosolato, des spécialistes d’autres disciplines, comme Jean Starobinski, dont il fut proche, ou Jean Pouillon. C’est d’ailleurs cette ouverture de la psychanalyse aux champs de réflexion connexes qui a fait l’intérêt, pendant presque un quart de siècle, de cette revue, qui choisissait à chaque numéro un sujet spécial (la passion, la mémoire, l’originaire, etc.) sur lequel beaucoup d’esprits éminents étaient invités à développer leur réflexion.

Quelques années plus tôt, il avait créé chez Gallimard la collection «Connaissance de l’inconscient» qui, non contente de republier, dans des traductions claires et bien venues, des œuvres majeures de Freud, fera connaître des psychanalystes étrangers (qu’il s’agisse des Minutes de la Société psychanalytique de Vienne, de Lou Salomé, Geza Roheim, Georges Groddeck ou, plus près de nous, de Winnicott, Searles, Khan, Joyce McDougall) ou ce que la psychanalyse française avait à offrir de meilleur, mais aussi, et ce n’est pas négligeable, des travaux comme ceux de Prinzhorn, de Jean Clair ou de Max Milner.

A côté de ce travail d’éditeur de psychanalyse, qui faisait assurément de lui l’homme le plus puissant de France en ce domaine, Pontalis, qui avait rejoint le comité de lecture de Gallimard en 1979, y créa aussi une collection, «L’Un et l’Autre», où, au fil des ans, il publiera près de 150 titres d’écrivains comme Pierre Michon ou d’essayistes comme Michel Schneider.

Ecrivain lui-même, il avait commencé, au début des années 1980, à publier des récits, partie autobiographiques, partie de rêverie. Couronné par l’Académie, très en vue dans le monde de l’édition, «Jibé», comme l’appelaient ses amis, restera comme un homme de grande ouverture, accueillant avec générosité dans ses collections même ceux qui pensaient que la psychanalyse, comme l’alcool, était un appui «à consommer avec modération.»

* Professeur honoraire à l’Université de Berne et spécialiste des liens entre littérature et psychanalyse

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