A 63 ans, Dimitri songe à écrire un livre sur sa vie. Il y racontera son enfance, «si jolie», sa «modeste carrière», comme il dit, sans rire, lui dont la renommée s'étend jusqu'au Japon. Il parlera peut-être de l'aventure de son école de théâtre, et de ses cinq enfants, tous chanteurs, funambules, designers ou danseurs, sauf Ivan, qui est en Afrique pour la Croix-Rouge. Il dira son engagement, qui l'a amené à se produire il y a trois ans à Sarajevo, ou, tout récemment, à former le groupe des «amis de Don Beretta», en mémoire du curé des réfugiés assassiné.

Non que le célèbre clown songe à la retraite. Seulement, il a posé ses valises – finies les tournées, il ne joue plus qu'entre les murs de pierre de son théâtre de Verscio, village tessinois où même le train des Centovalli ne s'arrête qu'une fois sur trois. Et il se dit que mieux vaut écrire sa biographie soi-même.

Partira-t-il enfin, à cette occasion, sur les traces de son mystérieux grand-père russe? Il y a longtemps songé. Mais finalement, à quoi bon? Cet homme-là existe déjà puissamment, dans l'imaginaire de ses descendants.

‘‘Ma mère s'appelait Maya, elle était née à Berne, d'une mère bernoise et d'un père russe qu'elle n'a jamais connu. Ma mère ne savait rien de lui, sauf qu'il s'appelait Morosow, qu'il devait être très jeune quand il l'a conçue, et qu'il a fait une apparition sur la scène estudiantine et artistique bernoise. Ma grand-mère était mariée à un autre homme, le couple louait des chambres à des étudiants, et c'est comme ça qu'elle a connu Morosow. Elle n'a pas eu d'autres enfants avec son mari, qui a élevé Maya comme sa fille. A vrai dire, je ne sais même pas si ce mari était au courant pour Morosow. Aux yeux de tous, en tout cas, Maya était sa fille: le vrai père russe, c'était un secret de famille.

» Ce grand-père de substitution s'appelait Tschirren. Je l'ai connu, ainsi que ma grand-mère, mais je ne me souviens plus de leurs prénoms. Ils étaient à Berne, nous à Ascona, les visites étaient rares. C'étaient de vrais Bernois. Lui était menuisier dans une usine, socialiste, et il chantait dans un chœur d'hommes. Un type sympa, avec une belle moustache. Elle, c'était une femme très corpulente, qui avait un grand don pour nous raconter des histoires. Des gens au grand cœur, très simples, pas intellectuels ni artistes pour un sou.

» Je crois bien que ma mère a attendu la mort de sa propre mère pour nous parler de ses origines. Je devais avoir 12 ans. Quand elle m'a dit que j'étais un peu russe, je n'étais pas étonné. Ma mère vivait comme une Russe, elle avait une énorme attirance pour les auteurs et les artistes russes. Ce n'est pas un hasard si je m'appelle Dimitri.

» Elle-même a été mise au courant très tôt, par sa mère. Maya a essayé d'en savoir plus sur ce Morosow, mais c'était très difficile. Récemment, je suis allé à Saint-Pétersbourg et un ami m'a parlé d'une grande famille Morosow de commerçants moscovites, amis de la culture et mécènes des Ballets Diaghilev. «C'est sûrement ce Morosow-là», a-t-il dit. Ce sont des spéculations. On a les parents dont on a besoin.

» Ma mère a été une enfant solitaire, elle passait des journées à lire sur le balcon. Elle se sentait étrangère à son milieu, elle était comme un de ces oiseaux nés dans un faux nid, elle a vécu toute sa vie comme une princesse en exil. Très vite, elle s'est intéressée à l'anthroposophie et au mysticisme. Elle était allée à une conférence de Rudolf Steiner, ça l'avait bouleversée et cette fascination a duré toute sa vie. Mais elle avait de l'anthroposophie une compréhension profonde, intelligente, ce n'était pas le genre d'adepte sectaire dont Steiner lui-même se moquait. C'était une femme charmante, cultivée. Dès que j'ai su lire, j'ai plongé grâce à elle dans d'immenses ouvrages sur le Tibet et les yogis. Je crois absolument au destin. Chez ma mère, c'était particulièrement frappant: elle semblait guidée par des forces invisibles.

» Je ne sais pas quelle formation elle a eue, elle a été secrétaire chez un avocat et elle a pris des cours de tissage et d'artisanat. Très tôt, à 17 ans, elle s'est mariée une première fois et à 18 ans, elle a eu un enfant. Son premier mari était Suisse et bouddhiste. Je ne l'ai jamais rencontré, tout ce que je sais, c'est qu'il s'appelait Peier, et qu'il venait d'une famille d'antiquaires versés dans les objets artistiques. Avec lui, ma mère a eu aussi une fille, ma demi-sœur, qui vit au Tessin. Son père est mort assez tôt, je crois, nous n'en avons jamais parlé.

» Assez rapidement, ma mère a divorcé et s'est remariée avec mon père. Ils ont vécu ici au Tessin, où je suis né en 1935, puis ma sœur, en 1936. Maya était venue avec une amie à Ascona, qui était un centre pour les artistes, et c'est là qu'elle a connu mon père.

» Il s'appelait Werner Jackob Müller. Moi, je m'appelle Dimitri Jackob Müller. Il était né à Winterthour, son passeport mentionne trois communes d'origine: Winterthour, Bottighofen et Matzingen. Je ne sais rien de ses parents, je crois que son père était architecte. Mon père a étudié l'architecture à l'ETH de Zurich, il l'a même exercée pour boucler ses fins de mois, mais il a toujours détesté ça. C'est la peinture et la sculpture qu'il aimait. Il a fait les Beaux-Arts à Munich et il est devenu artiste indépendant, à Paris, puis à Ascona, où nous avons vécu, dans une très belle maison construite dans les années 20 par un architecte du Bauhaus. Mon père l'avait achetée grâce à l'argent d'un héritage. Nous passions pour des riches, mais en réalité il y avait peu d'argent à la maison.

» Bientôt, ma mère s'est mise elle aussi à gagner de l'argent avec ses créations en tissus. Voyez, dans cette vitrine, c'est une de ses œuvres. Ça fait penser à Chagall, n'est-ce pas? D'ailleurs ça s'appelle Circo Chagall. Encore la Russie. Aujourd'hui, ses œuvres sont reconnues, il y a eu des expositions des Objets féeriques de Maya Müller, mais elle, elle ne se considérait pas vraiment comme une artiste. Pour fixer le prix d'une poupée, elle comptait 5 francs l'heure de travail. Mon père, lui, était un artiste classique. Il aimait la peinture abstraite mais lui-même est resté figuratif.

» Mes parents formaient un couple un peu bizarre tellement ils étaient différents. Ils ne parlaient pas souvent ensemble, et elle n'était pas toujours gentille avec lui. Lui était tranquille, silencieux, introverti, même s'il aimait descendre au bistrot et se mêler aux gens d'ici. Avec sa pipe et son vélo, il faisait partie du folklore d'Ascona. Il m'a apporté la bonté, le calme, le sens de la justice. En écoutant Hitler à la radio, il disait: «Il faudrait le tuer sept fois.» Il entrait dans une telle colère que je ne le reconnaissais pas. Je n'ai jamais su s'il croyait ou non, et en quoi exactement. Ma mère, elle, prononçait dix fois par jour le mot réincarnation. C'était une belle femme, ronde, féminine, avec de grands chapeaux et des ombrelles. Elle sortait rarement: le monde venait à elle. J'adorais la faire rire, c'est en mimant les histoires qu'elle nous racontait que j'ai découvert ce bonheur. Encore aujourd'hui, faire rire une femme me procure un plaisir fort, particulier.

» A Ascona, dans les années 30, il y avait les artistes, et aussi les gens du Monte Verità, mystiques et philosophes. Ils étaient plus isolés, mais nous les avons connus. Nous avons eu une belle enfance, nous baignions dans la sensibilité artistique, mes parents nous ont toujours formidablement encouragés dans tout ce que nous faisions. Ma sœur, Ninon, est devenue céramiste. Nous étions, au village, des marginaux, avec les désavantages que cela comporte pour un enfant, mais aussi avec la liberté d'esprit que cela donne. Je me fichais d'être Suisse, je me sentais cosmopolite.

» Ma mère est morte il y a trois ans, mon père dix ans auparavant. Ma mère lui disait: nous allons nous revoir. Il avait l'air tranquille, mais je n'ai pas su, jusqu'au bout, comment il voyait la suite. Pour ce qui est de ma mère, il n'y avait pas de doute sur sa vision des choses. Elle se réjouissait vraiment de partir, elle disait: laissez-moi m'en aller. C'est une des plus belles morts que j'aie vécues. J'ai été heureux de voir que tout ce en quoi elle croyait l'a aidée, véritablement, à surmonter le passage.,,

Qui sont vos parents, et les parents de vos parents? Tous les samedis, les invités de cette page «Filiations» acceptent de répondre à cette petite, et très grande, question.