Cette femme doit être équipée d'un surgénérateur. Médecin, chercheuse en biologie moléculaire, directrice de laboratoire, galeriste, mère de quatre filles, politicienne, elle irradie d'une énergie effervescente et tonique qui ne l'empêche pas de s'asseoir au coin du feu comme si elle avait la journée devant elle. Si on insiste pour percer à jour son secret, elle vous en livre la clé, qui tient en quatre mots tout simples: «Et bien, tant pis». Tant pis si le détail pèche, pourvu que l'action soit efficace. Les chaussures des filles ont pu ne pas être toujours cirées, les heures d'intimité familiale ont, elles, toujours été préservées et les photos collées dans les albums. Au Conseil national depuis l'automne dernier, elle s'est plu à y découvrir «un instrument de travail de grande qualité». Absente de chez elle, elle est toujours à portée d'appel ou de consultation grâce à un secrétariat privé rôdé à la perfection – ses filles. Son talon d'Achille? La violence lui fait peur. «J'aurais dû apprendre les arts martiaux», fait-elle en riant. Pour le reste, le doute ne l'habite pas. Il est toujours allé de soi qu'elle serait première de sa classe.

“Mon père, Rodolphe Imhoof, était prof d'allemand au collège Voltaire, après avoir enseigné à l'Ecole internationale. Un prof d'allemand dont on se souvient, très ironique, redoutable même, mais attentif à ses élèves, stimulant pour ceux qui avaient des difficultés. Certains d'entre eux étaient pensionnaires chez nous. Ça rapportait un peu d'argent à la maison. Mes parents en effet avaient peu de moyens. Si la marmite était grande, il n'y avait pas beaucoup de viande dans le pot au feu et, dans notre maison de Thônex alors en pleine campagne, entourée d'animaux - des moutons, une chèvre, des lapins, des oies, des poules -, je devais aider ma mère au ménage. Cela a créé entre nous une complicité autour des tâches féminines.

»Mes parents s'étaient mariés en 1946 à Berne. Pour leur voyage de noces, ils étaient venus à Genève. Après avoir pris une bière au Buffet de la Gare, ils avaient décidé de s'installer là. Ma langue maternelle a été le Bärndütsch, que je parle encore aujourd'hui avec ma mère. J'avais un frère de trois ans mon aîné appelé Rodolphe, comme mon père et comme mon grand-père, et que j'adorais. Jusqu'à mon entrée à l'école, nous avons énormément joué ensemble et, pour notre mère, nous étions Brüederli und Schwöschterli, Petit frère et Petite sœur. Rodolphe est aujourd'hui ambassadeur au Costa Rica et nous partageons les mêmes idées politiques. Mon plus jeune frère, Stefan, est, lui, professeur d'allemand et de philo.

»Anne-Marie, ma mère, était artiste peintre, très gaie, très extravertie. Née Lauterburg, elle peint toujours et signe ses œuvres du nom d'Ami, pour Anne-Marie Imhoof. Quand j'évoque mes parents, je pense toujours à deux personnes distinctes qui avaient chacune son existence propre. Ils sortaient beaucoup. J'étais de caractère très indépendant. Ça leur convenait. Nos relations n'étaient pas caractérisées par la tendresse physique. Avec mon père en particulier, elles ont été très tôt intellectuelles. Il avait fait la théologie et se posait énormément de questions existentielles. Plus tard, à l'adolescence, je me suis beaucoup opposée à lui sur les idées. Il admirait sa femme, il aimait sa peinture, il lui lisait ce qu'il écrivait, ils échangeaient beaucoup entre eux.

»Quand j'ai eu 16 ans, mon père nous a tous emmenés en Grèce pour un an. Nous avions tous les trois enfants une année scolaire d'avance. Nous avons donc vécu hors de l'école, immergés dans l'histoire de la Grèce antique, que notre père évoquait pour nous sur les lieux mêmes, voyageant à travers le pays, logeant dans la plus grande simplicité. Ainsi, pendant l'hiver, nous nous sommes fixés pendant quatre mois à Athènes, où mon frère et moi servions la soupe aux enfants d'une œuvre semblable à celle de l'Abbé Pierre en échange de notre loyer. J'ai ainsi appris le grec moderne. Nous possédons toujours sur l'île de Tinos une maison, une ruine à l'époque, que mon père avait achetée et qu'il avait aménagée pour la famille. Les années précédentes, il nous avait fait découvrir l'Italie, les musées, les églises où nous passions des heures à l'entendre nous parler d'art et d'histoire de la religion. Nous n'avions pas d'argent, mais il nous transmettait de la richesse. Il est mort à 68 ans en 1988, alors que j'étais enceinte de ma dernière fille.

»Curieusement, j'ai appris à connaître l'histoire de mes ancêtres proches, de mes ante nati, comme disent si bien les Italiens, par les récits croisés de mes parents. Surtout l'histoire des femmes de la famille, qui m'a le plus intéressée.

»Ainsi, c'est surtout mon père qui m'a parlé d'Emilie Riggenbach, mon arrière-grand-mère maternelle. Une femme extraordinaire dont mon père a pu dire à sa fiancée: «Maintenant que j'ai vu ta grand-mère, je peux t'épouser.» Elle était née à Bâle en 1859, d'un deuxième lit d'un père qui en tout eut sept enfants. Elle voulait devenir chirurgienne, ce qui était impensable à l'époque, même si elle a cherché à aller étudier en Grande-Bretagne. Elle s'est contentée de devenir infirmière en psychiatrie, après avoir étudié à l'Ecole d'infirmière de la Source, dont par extraordinaire la fondatrice, Valérie Boissier, comtesse de Gasparin, est née dans la maison que j'habite aujourd'hui. En 1937, Emilie s'est mise à raconter sa vie dans une sorte de journal qui a été retranscrit sur 200 pages dactylographiées et que ma mère m'a transmis il y a deux ans seulement, en me disant qu'il serait bien chez moi. Elle raconte notamment ses après-midi de congé, une fois toutes les trois semaines, comment elle faisait des gardes pour 1fr. 40 la nuit, comment elle travaillait le chant. C'est un document extraordinaire sur la vie de son époque.

»Emilie a donné naissance à Gertrud, ma grand-mère maternelle, une femme très modeste, très douce, qui a épousé Paul Lauterburg, un pasteur du canton de Berne profondément engagé, qui lui a fait cinq enfants. Ils étaient pauvres mais très ouverts. C'est ainsi qu'ils ont très bien accepté le désir de ma mère de devenir artiste, d'abord en travaillant dans des ateliers de peintres à Berne et à Zurich. Il y avait d'ailleurs déjà des artistes dans la famille, par exemple un oncle Martin Lauterburg et un grand-oncle dont certaines toiles figurent à la National Gallery à Londres.

»J'ai mieux connu mes grands-parents paternels, Rodolphe et Joséphine. Je les appelais Dädi et Näni, et je les adorais. Ils habitaient Berne, où Dädi était un dentiste très prospère de la Marktgasse. Il venait d'une famille assez fortunée de Zofingue. Au Château de Chillon, un blason montre les armoiries d'un bailli Balthazar Imhof, avec un seul o, néanmoins un ancêtre des Imhoof.

»Rodolphe était bel homme, épicurien, très élégant, qui appréciait les femmes, qui le lui rendaient bien. On disait de lui que c'était l'homme qui traversait le plus lentement le Kirchenfeldbrücke, tant il avait de prestance. Il m'avait raconté avoir dû insérer un diamant dans la dent d'un dompteur qui voulait que les lumières de l'arène s'y reflètent. Je trouvais ça extraordinaire. Il était capitaine, attaché aux traditions de l'armée, ce que je suis devenue moi aussi. Il portait toujours des gants. On ne touche pas la main d'une jeune fille sans gants, me disait-il quand nous nous promenions ensemble.

»Il avait néanmoins mis Joséphine enceinte de mon père et il ne l'a épousée que lorsqu'elle a été enceinte de son deuxième enfant. C'est amusant de signaler que mon mari et moi nous sommes mariés de la même manière. Joséphine était belle, rousse aux yeux verts, muse et modèle, très courtisée dans le milieu artistique bernois. Elle était issue d'une famille très simple, d'une Fribourgeoise de Domdidier et d'un ouvrier italien, du nom de Spreafico, de Brescia. Elle m'a raconté qu'enfant, elle prenait une tomate à l'école pour ses dix heures et qu'on l'appelait Tschingg, rital en français. Inutile de dire que la famille Imhoof n'était pas satisfaite de cette union et que les sœurs de mon grand-père lui ont fait la vie dure.

»Elle s'est néanmoins parfaitement adaptée à son rôle de dame bourgeoise. J'aimais d'ailleurs beaucoup passer des vacances chez ces grands-parents, dans une maison pleine de beaux objets sur lesquels Joséphine avait mille histoires à raconter. Pour cette raison, je me sens un peu chez moi quand je me rends à Berne. Auparavant, Joséphine était venue vivre sa première grossesse à Genève, lisant tout Dostoïevski et visitant les musées pour transmettre à l'enfant qu'elle portait, mon père, le goût de la culture. Ce qui a réussi parfaitement. Ces grossesses hors mariage, je ne les ai apprises de ma mère qu'après la mort de Joséphine, à 96 ans, en 1992. Ma mère les avait tues par discrétion pour sa belle-mère. De même, elle m'a tu le fait que Joséphine avait posé nue pour un peintre et qu'elle lui avait par la suite demandé d'effacer cette toile en peignant quelque chose par-dessus. Ce que ma mère a fait sans que j'aie jamais vu ce tableau.