Filiations. Jean-François Bergier, historien, fils d'Anne-Marie et Charles

Filiations. Une naissance que l'on n'attendait pas, dans une famille qui compte son lot d'intellectuels, d'artistes et de notables, une enfance avec la guerre pour toile de fond, une vocation précoce, et voilà le président de la Commission Bergier

Son nom et son visage sont connus de tous les Suisses, et pourtant le public sait fort peu de chose de lui. Qui en effet n'a entendu parler de la «Commission Bergier» – de son vrai nom «Commission indépendante d'experts suisses – Deuxième Guerre mondiale»? Qui, en revanche, sait que la vocation d'historien du jeune Jean-François s'est forgée dans le climat d'anxiété de la guerre justement, et que sa décision première de devenir archiviste, à 14 ans, remonte précisément aux premiers jours de mai 1945? Etrange coïncidence.

Alors même que, professeur à l'EPFZ, il est à la retraite depuis un an, il n'est pas au bout de ses peines: le rapport final de sa célèbre commission est attendu pour fin 2001, et le travail encore long et ardu. Sans parler, sur un plan plus subjectif, de la difficulté de gérer les attentes, les pressions, l'environnement émotionnel dont l'ampleur a surpris ce fumeur de pipe discret et retenu. Timide même, de son propre aveu, et qui, pour expliquer ce qu'il est devenu, fait tout naturellement un retour sur les filiations multiples – autant historiques et spirituelles que sociobiologiques – qui en s'interpénétrant ont marqué sa vie.

‘‘J'appartiens à la plus ancienne famille de Lausanne encore existante, dont l'arbre généalogique remonte à la fin du XVe siècle. Les Bergier. Nous en sommes très fiers. Un domaine, propriété familiale qui a brûlé au milieu du XIXe, s'élevait autrefois aux Bergières. Curieusement la clinique où je suis né, en 1931, était située avenue des Bergières, alors que mes parents habitaient alors Morges. Bourgeoise avec des hauts et des bas, la famille a par tradition engendré des pasteurs et des notaires, quelques médecins et ingénieurs aussi, des officiers et pas mal de commerçants, des notables qui ont joué un rôle, mais toujours local.

»Mon père, Charles Bergier né en 1903, était depuis 1938 le pasteur de Saint-François, réputé pour ses qualités de prédicateur et animé d'une foi profonde. Aujourd'hui encore on m'en parle. Dans son Portrait des Vaudois, Jacques Chessex lui rend un bel hommage. On le voyait plutôt intimidant, alors que j'ai le souvenir d'un homme facétieux, qui aimait les contrepèteries, le jeu. Il était passionné de théâtre. En même temps, il était assez coléreux, le matin surtout, par anxiété, pour des détails. Ça me glaçait. Ça a fait que j'ai aujourd'hui encore beaucoup de peine à extérioriser une colère.

»Mes parents, avant ma naissance, avaient vécu plusieurs années à Naples où existait une communauté réformée de langue française. Ils en étaient rentrés en 1931, peu avant ma naissance. Le fascisme s'y développait, ils ne s'y sentaient plus à l'aise. Mon enfance a été baignée de souvenirs napolitains, au point qu'il m'arrive de me sentir Napolitain. J'ai d'ailleurs appris facilement l'italien. En effet, quand mes parents ne voulaient pas que je comprenne quelque chose, ils se parlaient dans cette langue: ça m'avait ouvert l'oreille!

»Une enfant leur était née là-bas, Corinne, qui était morte après 7 mois. On ne m'a jamais dit exactement de quoi. Peut-être pour une cause génétique, qui a fait que les médecins ont déconseillé à mes parents d'avoir un deuxième enfant. Je suis quand même arrivé, un miraculé en quelque sorte… et à peu près normal. Ça n'a pas été sans influence sur l'attention qu'on m'a portée. Pour moi, cette sœur était mythique. En 1949, nous sommes allés en famille à Naples. Au cimetière, qui avait changé, mes parents se sont enquis de sa tombe. Le gardien les a renseignés puis, prenant un chemin plus court, il est allé y mettre des fleurs. Tout à coup cette sœur mystérieuse devenait réelle. Elle aurait eu alors 20 ans.

»Ma mère, Anne-Marie, était de 1904. C'était une femme très active, très sociable – et assez autoritaire. Je devais parfois protéger mon territoire. Elle avait appris le dessin et la peinture mais mon père n'avait pas voulu qu'elle continue après leur mariage. Elle s'y est remise un peu, une fois veuve. Ainsi j'ai retrouvé des esquisses, des dessins dans le style art nouveau où on reconnaissait certaines influences. Je n'ai hélas pas hérité de son talent. En marge de ses activités liées à la paroisse, ma mère a travaillé notamment pour l'organisation des Amies de la Jeune fille et, pendant la guerre, pour des organisations d'aide aux réfugiés et prisonniers. Elle allait régulièrement à Berne. J'aimais beaucoup ça parce que mon père alors m'emmenait au restaurant.

»Ma mère était issue d'une famille Reymond, originaire de la vallée de Joux, des paysans jusqu'au milieu du XIXe siècle. Mon arrière-grand-père est entré dans la tradition du chocolat, en travaillant pour Kohler. Son fils, Max, devint directeur général de Nestlé et participa à l'invention du Nescafé. Je me souviens d'une visite dans son bureau, qui m'avait valu du chocolat. Je devais être tout petit car j'avais 5 ans quand il est mort en 1936. Je l'aimais beaucoup. Ma mère m'a raconté qu'un jour, à 3 ans, elle m'a retrouvé à la gare prêt à monter dans n'importe quel train ‘pour aller voir mon grand-père et lui demander une auto'. Inutile de dire qu'au Noël suivant, je recevais mon auto à pédales! Il faut dire que j'étais le premier de ses petits-fils.

»Sa femme, Ida née Dommen, ma grand-mère maternelle, était d'une famille plus originale encore. Son père avait émigré de Lucerne en Suisse romande en passant par Ins où il était devenu grand ami du peintre Anker. Ma grand-mère possédait quelques-uns de ses tableaux, dont j'ignore ce qu'ils sont devenus. Je les reconnaîtrais si je les voyais aujourd'hui.

»Du côté de mon grand-père maternel Reymond, il y avait toute une lignée d'artistes et d'intellectuels. Notamment mon grand-oncle, le philosophe Arnold Reymond que j'ai bien connu. Quand j'étais gymnasien, mes intérêts étaient proches des siens et je lui rendais régulièrement visite. Il avait eu un cancer de la gorge, les sons ne sortaient pas, la conversation était laborieuse, mais nous arrivions tout de même à causer.

»Ma mère était l'aînée de six enfants. Fils unique, j'avais en conséquence beaucoup d'oncles et tantes, de cousins et de cousines. Ça n'a pas empêché que m'aient manqué ces rapports de complicité qu'on a entre frères et sœurs. J'ai dû m'habituer à une certaine solitude. Je suis d'ailleurs resté plutôt un solitaire. A Lausanne où nous avions emménagé dans ma petite enfance, j'avais cependant de bons camarades. J'étais en fait un élève médiocre. Distrait. Je le suis encore. Rêveur, plutôt sage, avec une timidité qu'il a fallu dominer. Je lisais beaucoup. Je me suis pris de passion très tôt pour l'histoire, à travers Napoléon. Bien qu'ils fussent soucieux de mon avenir, mes parents n'ont pas exercé la moindre pression sur moi. Après mes études à l'Ecole des Chartes et la Sorbonne, puis à Oxford, j'ai eu le bonheur d'annoncer à mon père, quelques mois avant sa mort en 1959, qu'on me laissait entrevoir un poste de professeur à l'Université de Genève. Après sa disparition, d'un cancer en quelques semaines, mon père m'a beaucoup manqué. Nous étions très complices.

»Le père de mon père, Rodolphe, était le pasteur d'Ouchy. Un pasteur plutôt à l'ancienne, grave, un peu victorien. il était né en France et y avait vécu. Pendant la guerre, il suivait les événements très anxieusement, mais je ne saurais dire s'il était pétainiste ou gaulliste. Nous écoutions René Payot à la radio. Il formait avec sa femme Louise, née Paschoud, un couple magnifique de sérénité en même temps qu'ils étaient très contrastés. Vive et cultivée, issue d'une famille très créative, Louise était la première femme à avoir fait l'Ecole du Louvre à Paris avant le tournant du siècle. Mon père tenait de sa mère. J'allais régulièrement manger chez ces grands-parents paternels où on me faisait de bons petits plats, des choses que mes parents n'aimaient pas, comme le boudin.

»Les documents, les témoignages que la commission d'experts recueille me font revivre le souvenir, le climat de l'époque de la guerre. Je me souviens notamment du 1er août 1940. Nous passions nos vacances d'été, comme nous l'avons fait pendant toutes ces années de conflit, à la Forclaz, dans le val d'Hérens dans un chalet à l'époque très primitif, sans eau courante, loué par ma grand-mère maternelle. C'est là-haut que ma mère est morte en 1986. Les vacances que nous passions là étaient actives, faites de randonnées alpines, de plein air et de lectures. Pour moi, c'était le paradis. C'est là que j'ai appris les événements de l'été 40. Mes parents parlaient du discours du général Guisan au Grütli, de celui de Pilet-Golaz. Un berger était descendu de l'Alpe pour la fête et avait pris la parole. Je ne me souviens plus de ce qu'il avait dit, mais des gens pleuraient, il y avait une onde de vibration très particulière faite d'angoisse et de détermination. Par la suite, je n'ai pas le sentiment d'avoir eu peur. Ainsi la nuit, de notre balcon, nous regardions passer les centaines de bombardiers britanniques qui volaient vers l'Italie. A Lausanne, nous n'étions pas en première ligne, mais on observait l'obscurcissement. En revanche, adolescent, je me souviens très bien avoir senti la faim. C'était le rationnement. Les matières grasses, la viande manquaient. Tout ça m'a probablement marqué. Et même si l'intérêt que j'ai pris pour l'histoire n'a pas porté par la suite sur la période contemporaine, il est né dans ce climat.»,,

Etapes

1931, naissance à Lausanne.

1950, bac latin-grec à Lausanne.

1950-53, Faculté des Lettres à l'Université de Lausanne.

1953-57, Ecole des Chartes et Sorbonne à Paris.

1963, thèse de doctorat avec Fernand Braudel, nomination comme professeur d'histoire économique à l'Université de Genève.

1969, nomination comme professeur d'histoire à l'EPF de Zurich.

1976-78, professeur associé à la Sorbonne.

1982-86, président de l'Association internationale d'histoire économique.

1996, président de la Commission indépendante d'experts suisses, Deuxième Guerre mondiale. n

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