Elle est grand-mère, cette belle quinquagénaire, et pas peu fière. Sur les murs de l'appartement lausannois, les photos de famille sont partout. Des arrière-grands-parents aux petits-enfants, six générations se côtoient. «J'ai toujours eu des souvenirs qui précédaient ma naissance», dit Sylviane Roche. Il faut dire qu'elle est de ces familles dont l'histoire raconte l'Histoire un peu plus que les autres. Et si «L'Italienne», son dernier livre, relate une vie étrangère à sa tribu, tous les autres se nourrissent de personnages familiers. A commencer par son arrière-grand-mère, l'inoubliable Rosine du «Salon Pompadour». A qui le tour?

Sylviane Roche ne le sait pas. Elle est en attente de son prochain livre. Son métier de prof de français dans un gymnase lausannois la passionne, mais tout de même, elle est impatiente de se réveiller un matin, et de savoir.

“Mes grands-parents maternels, Edmond Dreyfus et Thérèse Heumann, étaient tous deux issus de très vieilles familles juives alsaciennes. Edmond était colporteur de tissus. Il a commencé par aller de village en village avec sa marmotte sur le dos. Puis, en 1930, avec sa femme et ma mère qui avait cinq ans, il est parti en Argentine, mais il est mort très vite d'un cancer de la prostate et ma grand-mère est rentrée.

Bien entendu, ce grand-père a été totalement idéalisé dans les récits de sa femme. Elle ne se lassait pas de raconter combien il était grand, beau, poilu, viril, et comment il s'était battu en duel au moment de l'affaire Dreyfuss. En réalité, je pense que c'était plus commode pour elle d'aimer un mort.

»Ma grand-mère était née le 28 décembre 1895 à Paris, en même temps que le cinéma. Elle venait d'une famille de petits bourgeois marchands de meubles. Elle a fait un mariage arrangé avec Edmond, qui était orphelin et qui avait pris le temps de marier ses sœurs. A 40 ans, il a chargé une marieuse de lui trouver une jeune fille juive bien sous tous rapports. Le couple a eu une première fille, morte à 18 mois dans des circonstances tragiques, puis ma mère. Le tête-à-tête entre la veuve et sa fille a été très difficile, et ma mère en a beaucoup souffert. Toute son enfance, elle s'est entendu dire qu'elle n'arrivait pas à la cheville de sa sœur morte. Ma grand-mère a été d'une méchanceté extrême avec sa fille, jusqu'au bout.

»Je ne m'en suis rendue compte que plus tard, parce que j'adorais Thérèse et elle m'adorait. Je dois être la seule personne au monde qu'elle ait aimée. Elle s'est beaucoup occupée de moi, ma mère ayant divorcé très vite et voyageant beaucoup. Lorsque Thérèse s'était retrouvée veuve, son père lui avait installé un magasin de parfumerie dans le Marais, rue de Bretagne: «Au Porte-Bonheur». J'adorais ce lieu, que j'ai décrit dans «Les Passantes». Je jouais à la marchande, et tous ces parfums, c'était le paradis sur terre. Ma mère s'énervait de mon émerveillement, elle qui avait dû s'arracher à la boutique, et qui était en ascension sociale, via l'université.

»Elle s'appelle Simone, Simone Dreifus. Elle a grandi seule face à cette mère difficile et, en 1940, leur vie a changé. Le magasin a été mis sous administration aryenne. Je vous passe les détails, cette histoire-là est la même pour tout le monde. Après la rafle du Vel'd'Hiv, Thérèse et sa fille sont parties se cacher en Ardèche. Ma mère avait emmené ses livres, elle

a travaillé seule. Elle avait une sacrée énergie: le lendemain de la rafle du Vel'd'Hiv, elle avait traversé Paris avec son étoile jaune pour aller passer son bac de physique.

»Les membres de ma famille ont eu la chance d'échapper aux camps. Sauf tante Alice, la sœur de mon grand-père, morte à Auschwitz. Elle était veuve d'un bijoutier, et elle vivait avec un homme qui lui a fait signer un testament en sa faveur. Puis il l'a dénoncée. Tante Alice avait aussi un compte en Suisse. Mais à la libération, ma mère n'a rien fait pour récupérer ces biens: elle était trotskiste, et opposée au concept d'héritage.

»Les gens de ma famille étaient de ces Français de souche qui pensaient que tout ce qui arrivait, c'était de la faute aux Polonais. Et il faut bien dire que l'idée de voir les «Polacks» déportés ne les touchait pas particulièrement. Mais qu'eux-mêmes puissent faire l'objet de persécutions, c'était incompréhensible. Lorsque Vichy a demandé aux juifs de se déclarer, ils ont couru s'inscrire, persuadés que la France allait les protéger. On leur a collé l'étoile jaune.

»Ma mère a passé le reste de son bac sous un faux nom, en Ardèche. Puis elle est rentrée à Paris, où elle a rencontré mon père, qui sortait de prison. Il avait été arrêté pour résistance et avait échappé de justesse à la déportation. Ils se sont mariés en 45, très tôt, très vite.

»Mon père est né en 1923, d'un père instituteur à Reims et d'une mère fille d'instituteur. Il se fait appeler Michel, comme Michel Rivière, son nom de résistant, mais son prénom est Marius. Dans la bonne tradition anticléricale des instituteurs de la IIIe République, on ne donnait pas aux enfants des noms de saints.

»Mon père dit que sa mère, Suzanne, était une martyre, et je crois que c'est vrai. A 27 ans, elle a commencé à souffrir de sclérose en plaques, et elle est restée paralysée dans un fauteuil pendant des années, face à un mari méchant, qui la tourmentait, lui faisait savoir sans ménagement qu'elle était pour lui un boulet épouvantable, et se levait de table en déclarant ouvertement qu'il allait boire le café chez sa maîtresse, qui habitait la porte à côté. Mon père était l'aîné de deux garçons, il était très proche de sa mère, et il a passé son enfance à la protéger dans cette atmosphère irrespirable. C'est peut-être pour ça qu'il n'a jamais trouvé le moyen de vivre une relation sereine avec une femme.

»Le destin professionnel de mes parents s'est joué dans les «chantiers de chômage intellectuel», créés à la fin de la guerre pour donner du travail aux étudiants paumés comme eux. Mon père, qui avait interrompu des études en philosophie, a été chargé de faire passer des tests psychotechniques aux conducteurs de poids lourds. Du coup, il a étudié la psychologie et il est devenu une autorité en matière de sécurité routière. Ma mère, qui rêvait d'être ingénieur chimiste, a été envoyée étiqueter des collections au Musée de l'Homme. Elle a fait une brillante carrière d'ethnologue. Notez qu'elle est spécialiste de l'Amérique latine, renouant avec l'épisode argentin de la mythologie familiale, si bref mais si important. Moi-même, j'ai épousé un Péruvien en premières noces.

»Mes parents étaient tous deux des communistes convaincus, et des jeunes gens «bohèmes» comme on disait à l'époque. Je n'ai aucun souvenir d'eux ensemble. Ils étaient très jeunes et très traumatisés, et pour mille raisons, leur couple n'a pas fonctionné. Ils se sont séparés lorsque j'avais deux ans. Mais ils sont restés en très bons termes, mon père venait me chercher tous les week-ends, il buvait l'apéro à la maison, ce qui plongeait le quartier dans la stupéfaction. Ma mère s'est remariée avec Serge Gamelon, un directeur commercial, que j'ai aimé comme mon père. J'avais deux pères et je n'ai jamais eu aucun problème avec ça. Je sais très bien ce que je dois à l'un et à l'autre.

»Michel m'a donné l'écriture. Il m'a initiée à la littérature, à la poésie, et dernièrement, il m'a fait un cadeau extraordinaire: lui qui est si renfermé et qui ne parle pas, il m'a donné le premier volume de son journal intime, commencé lorsqu'il avait 15 ans. Aujourd'hui, après un deuxième mariage pas très réussi d'où est née ma soeur Anne, il vit seul dans le sud de la France. Il est paralysé des jambes, mais paradoxalement, je trouve qu'il va plutôt bien. Serge, lui, m'a donné une vie familiale heureuse, la tendresse, la présence d'un homme à la maison, et un grand petit frère, le comédien Laurent Gamelon.

»J'ai toujours été très fière de mes parents. Pas seulement parce qu'ils étaient intelligents et cultivés, mais aussi parce qu'ils étaient beaux. Lorsque j'entrais dans un restaurant avec ma mère, tout le monde se retournait, c'était magnifique. Bien sûr, j'ai craint de ne pas être à la hauteur. Ma fille, qui est comédienne à Paris, nous dit la même chose aujourd'hui. Ce n'est probablement pas un hasard si je me suis installée en Suisse, loin de la concurrence.

»Je me sens totalement dans l'héritage et la filiation, c'est d'ailleurs la matière de mes livres. J'ai une telle nostalgie de la jeunesse de mes parents que j'ai l'impression que c'est la mienne. Les jeunes révoltés, c'étaient eux. Du coup, même si j'avais 20 ans en 1968, je n'ai jamais adhéré au mode de vie de ma génération. C'est paradoxal, mais je suis de la génération de mes parents.,,