La «tonton-mania», la «mitterrandolâtrie» sont-elles de retour? Après un film (Le promeneur du Champ de Mars), voici le livre de Mazarine Pingeot, Bouche cousue. On l'imaginait, cette bouche cousue, ce silence imposé par la raison d'Etat, cette vie à deux faces d'enfant secrète d'un président de la République dont la famille officielle est seule admise sur la photo. La vie isolée, cachée, avec François Mitterrand et Anne Pingeot, sa mère; une vie pour le moins banale et lente, on s'en aperçoit en lisant Mazarine. Et la vie sociale, elle-même divisée. Celle, publique, de l'homme politique que sa fille observe, si différente, dans le miroir des journaux et de la télévision. Celle, sociale enfin, de cette fille à l'école, chez des amis, peu d'amis – car peut-on avouer ce qui est secret et peut-on inviter chez soi des camarades qui risqueraient de croiser le père dont il faut préserver la vie publique.

François Mitterrand a 58 ans quand naît Mazarine en 1974. Un âge où il n'est pas interdit de commencer une nouvelle existence. Mazarine en a plus de six quand François Mitterrand devient président de la République en 1981. «Sur Antenne 2, on voit la rue», écrit Mazarine qui adopte son deuxième prénom (Marie) et écrit à la troisième personne quand il s'agit de sa petite enfance, «on voit la rue, des gens par milliers qui pleurent […]. Et bientôt on le voit lui. Alors sa maman pleure elle aussi, elle pleure en silence. Mais ce ne sont pas les mêmes larmes. Cela Marie le comprend. Pourquoi sa maman pleure tandis que les autres sont heureux, l'homme à la télévision a remporté une victoire, il l'a appelée en fin d'après-midi pour la tenir au courant. Cet homme, sa maman l'aime, et Marie aussi, s'il s'agit bien du même. Elles sont là toutes les deux, seules devant un poste minuscule, ne font pas partie de la fête, la nuit va se refermer sur un avenir incertain. C'était le 10 mai 1981».

On sait comment François Mitterrand a fait protéger cet avenir. Comment il a autorisé – pour espionner les furtifs et les menaçants – des écoutes téléphoniques dont les responsables viennent de passer devant les tribunaux. Comment il a hébergé sa seconde existence dans les bâtiments de l'Etat. Comment il s'est entouré de gardes avec lesquels l'enfant entretient une vraie amitié. Et comment une photo volée, publiée en 1994 dans Paris-Match, a rendu officielle cette vie (cette fille) officieuse. Des gardes aux frais du contribuable pour une bâtarde et une maîtresse!, clament les partisans de la pureté des autres. La photo fut une punition!, ricanent les redresseurs de torts. Peut-être pire!, chuchotent les obsédés du complot, car la rumeur court encore que François Mitterrand la sollicita.

«J'ai été longtemps invisible. Et puis montrée du doigt», écrit Mazarine Pingeot. Et plus loin: «Mais il m'a légué la responsabilité de son image publique […]. Lui l'homme public, c'est votre père fautif, qui nous a caché votre existence, le président de deux septennats controversés dont vous êtes le symptôme. Etre un symptôme. La trace d'une maladie, la marque d'un vice, le tatouage au fer rouge d'une France attristée». Ce père lui a légué d'autres choses. Le goût des promenades et des chiens. De grosses mains. Une ressemblance. Et surtout les mots, les livres, les remparts de livres sur les murs de la maison de Gordes, dans le Midi de la France, où ils se retrouvaient, lui lisant à l'intérieur, elle jouant à l'extérieur. Et la littérature.

Mazarine Pingeot désirait un enfant. Un enfant qui aurait su. A qui elle aurait parlé avant qu'il soit au monde. A qui elle aurait raconté son enfance à demi dérobée, mais sans reproche à personne, surtout pas à ce père qu'elle aime. A qui elle aurait dit ce cri au chevet du mort – encore une photo volée publiée dans Paris-Match: «Cette fois le mensonge n'était plus possible. Cette fois, il était tout ensemble: mon père, celui qui avait accompagné mon enfance, celui qui connaissait beaucoup de monde, celui qui me connaissait mieux que personne.» Début 2003, elle commence ce livre. «Faut-il s'éloigner d'une tombe pour faire un enfant?», écrit-elle. L'enfant sera conçu. Et mourra avant terme dans un hôpital parisien. Paris-Match, qui n'a pas vérifié son information, annoncera un «heureux événement».

Se défendre, se protéger surtout. François Mitterrand voulait protéger sa fille. Mazarine Pingeot voulait protéger son père. Et aussi protéger l'enfant désiré avec son écriture. Une idée qui ne vient qu'à ceux qui croient en la littérature. Une idée d'écrivain, quand on peut. Elle peut. Elle fait oublier l'anecdote. Les embrouilles. Les personnages de la vie réelle, bien que le lecteur sache de qui il s'agit. Elle défie la curiosité, le voyeurisme. On n'apprend rien de neuf sur l'Histoire. Il n'y a de neuf que l'histoire qui s'adresse à l'enfant absent, à chaque lecteur, lui-même guetté par l'absence et par le deuil, et qui sait donc de quoi elle parle sans avoir fréquenté les salons dorés de la République ni de près ni de loin. Un écrivain? La fille secrète de François Mitterrand? Cela énerve. C'est son quatrième livre. Les trois premiers ont été accueillis sans aménité. Celui-là? On lui trouvera des maladresses, des passages trop hâtifs, un lancement de marketing. Quoi encore?

Les livres publiés échappent à l'intimité de ceux qui les écrivent. Ils appartiennent à ceux qui les lisent. Mazarine Pingeot le sait. Elle le dit: «Les mots manuscrits passent, ceux qui sont imprimés restent. Il y a la vie et la littérature.» Que reste-t-il de Bouche cousue? «Que mon père fut un homme amoureux, un homme traversé de doutes, un homme blessé, autant d'aspects jusque-là impossibles à accepter m'ouvrent la voie de mes propres amours, de mes propres blessures. Je ne peux être seulement sa fille, il ne peut être simplement mon père. Je deviendrai une personne lorsqu'il en deviendra une». Peu importe que ce soit Mazarine. Peu importe que ce soit François. C'est l'histoire d'un père, d'un deuil, d'un enfant mort-né, et d'une jeune femme qui cherche encore à devenir grande.

Bouche cousue, de Mazarine Pingeot, Julliard, 228 pages.