Depuis quinze ans, la fondation Promotion santé suisse effectue un suivi de l’indice de masse corporelle (IMC) chez les enfants et les adolescents. Son rapport sur l’année scolaire 2019-2020, paru jeudi, met en évidence des différences statistiques notables entre les proportions de filles et de garçons en surpoids à tous les niveaux. Ces disparités s’observent particulièrement au niveau secondaire où la part des adolescents en surpoids est de 26,8% contre 21,8% pour les adolescentes.

Dans son rapport, Promotion santé suisse rappelle aussi l’écart de perception du poids qui existe en fonction du genre. 37% des garçons avec un IMC trop élevé pensent avoir un poids normal quand 40% des filles ayant un poids considéré dans la norme s’estiment trop grosses. Diététicienne et cheffe de projet obésité pédiatrique au CHUV, Sylvie Borloz revient pour Le Temps sur les effets de ces écarts de perception et sur la difficulté d’effectuer de la prévention auprès des jeunes.

Le critère de l’IMC est-il réellement adapté à la surveillance du poids chez les enfants?

C’est vrai que son utilisation est discutée, mais pas uniquement pour les enfants. Il a l’avantage d’être un outil assez simple qui permet d’avoir des données facilement comparables dans le temps. Cette étude dispose de données assez régulières, ce qui est intéressant parce qu’il y en a assez peu en Suisse. Les enfants ne sont plus trop pesés et mesurés à l’école. L’IMC n’est pas très adapté pour les personnes qui ont beaucoup de muscles. C’est un des postulats de cette différence garçon/fille. Les garçons pensent qu’ils ne sont pas en surpoids mais musclés. Il y a cette idée que si on est très musclé, on peut avoir un IMC au-dessus de la norme. Mais globalement, on sait que le surpoids et l’obésité sont plus prégnants chez les hommes. Il y a un déni de la réalité.

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Surveiller le surpoids à cet âge où le corps peut évoluer très vite ne présente-t-il pas un risque de créer des troubles du comportement alimentaire (TCA)?

On pourrait le croire, mais je travaille sur des consultations spécialisées en obésité, donc je vois des enfants qui sont très obèses avec des complications de santé déjà apparentes: une résistance à l’insuline, de l’hypertension, des atteintes au foie… qui posent problème pour la santé future. Donc je ne pense pas que l’on puisse attendre l’âge adulte pour poser un diagnostic. L’obésité est considérée comme une maladie et reconnue comme tel par l’OMS. Chez les hommes de plus de 40 ans, on est quand même à plus de 50% de la population qui est en surpoids. Ce n’est pas seulement un rapport poids/taille, il y a des effets sur la santé. Dans nos consultations, le risque des troubles du comportement alimentaire est toujours présent en arrière-plan. Si le poids d’un enfant baisse beaucoup et rapidement, on doit être attentif à l’idée qu’il développe un TCA.

Ce sentiment chez les garçons de ne pas être en surpoids peut-il conduire à une surveillance moins importante?

Nous ne demandons pas au jeune de se surveiller lui-même. Mais cette différence de perception garçon/fille est intéressante, qui surtout va influer sur les outils thérapeutiques que l’on va utiliser. Chez les filles, la demande de suivi chez nous est d’autant plus forte parce qu’elles sentent une pression externe sur leur image et leur poids. Les garçons ont plus tendance à nous dire que le poids n’est pas important. Ils vont plus voir un intérêt à ne pas être en excès de poids par rapport à leurs compétences physiques.

Beaucoup de filles se considèrent comment trop grosses sans que ce soit le cas. Quel impact cette perception peut-elle avoir sur leur santé?

Quand on commence à mettre en place des stratégies de contrôle du poids parce que l’on se trouve trop gros, cela peut mener à des comportements dangereux. Médiatiser le risque des TCA peut aussi donner des idées à certaines personnes avec un effet d’exemple. Il est nécessaire de renforcer la confiance en soi des jeunes qui ont un poids normal mais aussi ceux qui sont en excès de poids vu que l’obésité est une maladie qu’ils n’ont pas choisie. C’est difficile de toucher les adolescents avec des programmes de prévention.

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Il commence à y avoir des interactions avec des influenceurs pour les sensibiliser à certaines images, régimes alimentaires ou comportements sportifs extrêmes qui sont véhiculés sur les réseaux sociaux. C’est un point sur lequel nous, les professionnels de santé, sommes parfois dépassés. Avant on parlait beaucoup de la télévision et des magazines, mais aujourd’hui ce ne sont plus les médias qui véhiculent l’image de la minceur auprès des jeunes.

Avez-vous observé une hausse du nombre de consultations ou des changements de comportement en lien avec la pandémie?

Il n’y a pas eu plus de consultations en 2020, mais elles ont augmenté en 2021. Il a été démontré dans la littérature scientifique, qu’il y a eu une prise de poids importante chez les jeunes durant cette période, et plus généralement dans la population. Ce que l’on a pu observer c’est que dans les familles avec de meilleurs revenus, le confinement a été un contexte plutôt favorable. Les parents étaient plus présents pour encadrer leur enfant et certains enfants ont aussi bien évolué du fait d’être en dehors du stress lié à l’école.

Dans les familles avec moins de ressources et dans des situations plus précaires, il y a eu l’effet inverse. Des enfants sont moins sortis parce que leurs parents étaient très angoissés à l’idée de ne pas respecter les règles, alors qu’en Suisse, il n’y avait pas confinement strict. Beaucoup d’enfants atteints d’obésité ont pris plus de poids durant cette année car, selon leurs témoignages, ils sont restés plus chez eux devant les écrans, ils ont plus grignoté et ils n’ont plus participé à leurs activités physiques habituelles qui ont été interrompues.