INTOLERANCE

Le film qui attise la phobie islamiste

Aux Pays-Bas, la diffusion annoncée sur Internet d'un court-métrage anti-islam par le député populiste Geert Wilders sème la panique. Les autorités de La Haye redoutent des conséquences funestes.

Ses cheveux sont presque un manifeste politique. Depuis quelques mois, le député populiste néerlandais Geert Wilders, dont le Parti de la liberté dispose de neuf sièges au parlement, s'est teint en blond criard. Pas question, pour cet émule de Pim Fortuyn, le leader populiste et xénophobe assassiné en 2002, de se laisser confondre avec le «tsunami de musulmans» aux cheveux noirs et drus qui se déverse sur le royaume, selon ses propres termes.

Visage poupin, mais regard acéré, l'homme passe son temps à défrayer la chronique. En témoigne la panique suscitée, en Hollande, par la diffusion annoncée ces jours-ci sur le Web de son court-métrage sur l'islam, assuré, affirme-t-il, «de faire plus de scandale» que LesVersets sataniques de Salman Rushdie en 1988.

Le film en question, que personne n'a encore vu mais qui doit être rendu public en mars, n'aurait jamais eu un tel impact si la société néerlandaise réputée si tolérante n'était traumatisée par son rapport au fondamentalisme religieux islamique. La fracture est intervenue le 2 novembre 2004. Ce jour-là, le cinéaste Theo Van Gogh, détracteur affiché de l'islam, est assassiné par un extrémiste néerlando-marocain, Mohammed Bouyeri. L'artiste venait à l'époque de sortir un film, Submission (Soumission), inspiré d'un scénario rédigé par une Néerlandaise d'origine somalienne, Ayaan Hirsi Ali, dans lequel elle dénonce l'oppression des femmes dans les pays musulmans.

Amsterdam, La Haye ou Utrecht, jusque-là bastions du «modèle hollandais» de cohabitation des communautés, se découvrent des fractures cachées, vite exploitées par certains politiciens. Ayaan Hirsi Ali, élue député, se verra plus tard privée de son passeport par la ministre nationaliste de l'immigration Rita Verdonk (dont le parti a depuis quitté la coalition au pouvoir) pour avoir un peu enjolivé sa demande d'asile. Elle vit depuis aux Etats-Unis.

L'histoire du film de Geert Wilders est, dans ce contexte, celle d'un brûlot dont l'impact dépasse de loin son auteur. Né en 1963 à la frontière belge, cet amateur de coups de gueule xénophobes, député depuis 1998, a compris que le ressentiment anti-musulmans était un bon filon.

Fin 2006, son parti né d'une scission avec les libéraux a obtenu aux élections plus de sièges que les écologistes. Place, donc, à la provocation: pour mener sa lutte contre le Coran, qu'il considère comme un Mein Kampf islamiste, Geert Wilders révèle, en novembre dernier, qu'il réalise un film dans lequel plusieurs séquences le montrent en train de bafouer le livre saint des musulmans. L'annonce met le feu aux poudres. Le grand mufti de Syrie, invité en janvier dans le cadre de l'année du dialogue interculturel du Parlement européen, a demandé son interdiction. La Commission européenne, poussée par plusieurs Etats membres inquiets depuis l'affaire des caricatures de Mahomet au Danemark, a renforcé la sécurité de ses délégations à l'étranger. Le risque d'un boycott des produits néerlandais dans les pays musulmans est brandi par les milieux d'affaires. Le premier ministre néerlandais, Jan Peter Balkenende, a appelé par deux fois Geert Wilders à renoncer à son film et à «faire preuve de responsabilité». Sans obtenir de réponse de l'intéressé.

Tout comme le politicien d'extrême droite assassiné Pim Fortuyn, qui affichait son homosexualité, Geert Wilders affirme, en combattant l'obscurantisme islamique, défendre les valeurs libérales de la société néerlandaise moderne, telles la liberté sexuelle et l'émancipation des femmes. Il profite également de la liberté traditionnelle des médias en Hollande, qui font étalage de ces thèses, arguant de la nécessité de débattre de tous les sujets. Au nom de la liberté d'expression, les autorités de La Haye ne peuvent prendre aucune mesure contre le film. Pour Paul Schnabel, responsable d'un institut gouvernemental de science sociale, Geert Wilders est un «conservateur moderne», qui profite du silence des intellectuels et de la gêne de la coalition au pouvoir - entre travaillistes et démocrates-chrétiens - sur ce sujet brûlant.

«Le sort des communautés immigrées aux Pays-Bas, au sein desquelles la fracture entre première et deuxième génération est béante, est presque tabou», complète un universitaire. La question de la criminalité au sein de ces communautés est, comme en Belgique voisine, minorée par les municipalités. En octobre dernier, une vingtaine de voitures incendiées dans le quartier de Slotervaart, en banlieue d'Amsterdam, avait fait craindre aux autorités néerlandaises un déferlement de violences «à la française». La victime avait été interrogée dans le cadre de l'enquête sur l'assassinat de Theo Van Gogh. Depuis les événements de Slotervaart, des élus de droite ont proposé d'exiger des réparations financières des familles dont les enfants ont commis des dommages. Ou de saisir les biens de ces adolescents comme leurs motos ou leurs téléphones mobiles.

Consécration pour le provocateur Geert Wilders: le premier ministre Jan Peter Balkenende devrait évoquer la polémique suscitée par son film lors du sommet européen des 13 et 14 mars à Bruxelles.

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