Fin février, le réalisateur Erik Poppe a choqué le public de la 68e édition de la Berlinale avec son film U-22 juillet. Le plan-séquence de 72 minutes reconstitue la tuerie d’Utøya en Norvège, lors de laquelle 69 adolescents avaient été abattus par le néonazi Anders Breivik en 2011. Quelques jours avant, les salles obscures projetaient Le 15h17 pour Paris de Clint Eastwood, qui retrace l’attentat déjoué du Thalys, et Stronger de David Gordon Green, biopic sur Jeff Bauman, amputé de ses deux jambes après la double explosion du marathon de Boston en 2013. En janvier, le Golden Globe du meilleur film en langue étrangère revenait à Aus dem Nichts de Fatih Akin, inspiré des attentats néonazis en Allemagne entre 2000 et 2007. Plus que jamais, le cinéma semble fasciné par les attaques terroristes.

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Trop tôt

Alors que certaines plaies sont encore à vif, ces films suscitent le débat, notamment sur le laps de temps nécessaire avant de transformer un massacre bien réel en fiction. Après la tuerie de l’Ecole polytechnique de Montréal en 1989, Denis Villeneuve avait attendu vingt ans avant de sortir Polytechnique. Les réalisateurs semblent moins patients aujourd’hui. Deux ans à peine après les attentats de Paris du 13 novembre 2015, le long-métrage américain Violent Delights et le téléfilm français Ce soir-là avaient été annoncés. La récupération par Hollywood des attaques les plus meurtrières de France avait soulevé une vague d’indignation sur les réseaux sociaux, à laquelle France Télévisions n’a pas échappé. En décembre dernier, France 2 a ajourné la diffusion du téléfilm suite à une pétition signée par près de 50 000 personnes. En cause, le scénario romanesque sur fond d’attentat au Bataclan jugé de mauvais goût.

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Pour les victimes, l’adaptation à l’écran des attentats est inévitable mais le choix du timing dérange. «On n’est pas des censeurs, on ne dira pas qu’il est interdit de traiter le sujet du 13 novembre 2015 au cinéma, clarifie Alexis Lebrun, porte-parole de Life for Paris, une association de victimes. Nos membres sont assez réalistes, ils se doutent bien que ça va arriver, ils sont juste troublés quand ça arrive aussi tôt.»

De son côté, Caroline Langlade, rescapée du Bataclan, estime qu'«il faut que la société civile puisse se saisir de l’enjeu de ce que les gens ont vécu le soir du 13 novembre et pour ça il n’y a pas mieux que la littérature et le cinéma, il n’y a pas mieux que l’art». Elle s’est d’ailleurs livrée dans Sortie(s) de secours, publié en novembre 2017: «Ça sera toujours trop tôt pour certaines personnes, jamais assez tôt pour d’autres mais je pense qu’il faut qu’on en parle. J’ai écrit mon livre dans ce but-là.»

Le choc des images

Alexis Michalik s’est emparé du sujet un mois seulement après les attentats de Paris. Sélectionné pour le festival de courts-métrages Lexus, le comédien, auteur et metteur en scène devait réaliser un tout autre film produit par The Weinstein Company. Mais les événements du Bataclan ont bouleversé ses plans: «Je pouvais difficilement parler d’autre chose parce que ça m’a heurté de plein fouet. Je pense qu’on peut tout raconter si c’est fait intelligemment, si le récit est malin, si ce n’est pas putassier ou opportuniste.» Dans Friday Night, aucune trace de sang ni aucune image des terroristes, la caméra suit une mère américaine désespérément à la recherche de sa fille dans Paris. «Quand on prend un peu de recul, on se rend compte qu’il y a un moment où un événement appartient à l’histoire et devient une matière dont tout le monde peut se servir. Le plus difficile pour arriver à faire un film sur un sujet aussi dense et douloureux, c’est d’avoir ce recul nécessaire», estime le réalisateur.

Plus que du recul, les réalisateurs se doivent de prendre des précautions car les images, davantage que les mots, peuvent heurter et réveiller un stress post-traumatique douloureux. Les associations de victimes font preuve d’une grande vigilance à ce sujet: «Si on voit quelque chose qui nous semble franchir la ligne rouge, on se réserve le droit de prendre des mesures. Même sans reconstitution de l’attentat, cela peut être anxiogène. Le stress post-traumatique est beaucoup plus vicieux et subtil qu’on ne le pense», prévient le porte-parole de Life for Paris. Eva Zimmermann, psychologue et cofondatrice de l’Institut romand de psychotraumatologie, explique que le trouble de stress post-traumatique se caractérise par trois symptômes: intrusions (cauchemars, pensées), hyperagitation neurovégétative (excitation, difficultés à s’endormir, troubles alimentaires) et évitement (de lieux en lien avec le traumatisme, de situations semblables, de tout déclencheur…). «Les victimes n’iront pas voir les films sur les attentats parce qu’elles sont très souvent dans l’évitement, développe la psychologue. Mais elles ne pourront pas éviter les annonces au cinéma, à la télévision, les affiches. Ça peut réveiller leur traumatisme enfoui ou re-traumatiser et augmenter leurs symptômes.»

Piqûre de rappel

Certains voient dans le cinéma un moyen de ne pas oublier, les victimes bien sûr, mais surtout le terrorisme, qu’il soit religieux, politique ou idéologique. Avec U-22 juillet, Erik Poppe veut réveiller et même heurter les consciences. «Si ça ne fait pas mal de regarder ce film, alors c’est déjà trop tard», a affirmé le réalisateur en conférence de presse à Berlin. Comme Gus Van Sant avant lui dans Elephant, Erik Poppe a centré son récit autour d’adolescents, incarnés par de jeunes acteurs encore inconnus. Le terroriste Anders Breivik n’apparaît pas à l’écran, seule son ombre rôde dans la forêt d’Utøya. Avec des coups de feu pour unique bande-son, U-22 juillet n’en est pas moins effrayant. Pour le cinéaste norvégien, la démarche est politique. «Quand on regarde ce qui se passe en Europe aujourd’hui, qu’on réalise que le néofascisme grandit de jour en jour, il faut se rappeler ce qui s’est passé sur cette île et ce à quoi peut ressembler l’extrême droite.»

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De son point de vue de psychologue, Eva Zimmerman est contre les reconstitutions, même fictionnelles. «Il y a d’autres manières de faire, il n’est pas besoin d’une remise en scène pour rappeler la montée de l’extrémisme. Dans ce cas-là, est-ce qu’on va avoir des films sur la guerre du Kosovo, sur celle en Syrie?» Si le besoin de parler de ces actes de haine est légitime et a toujours existé, la spécialiste en psychotraumatologie n’estime pas nécessaire de «montrer l’horreur de ce qui peut se faire dans l’humanité».

En Norvège, certains rescapés de la tuerie se sont opposés au film d’Erik Poppe. D’autres victimes ont au contraire participé à sa création. «C’est peut-être ça la solution», réfléchit Caroline Langlade. Après le Bataclan, elle a regardé Polytechnique et confié que le film de Denis Villeneuve l’avait beaucoup aidée.

La jeune femme étant cinéaste, l’idée de réaliser elle-même un film sur le 13 novembre la tente. «J’y réfléchis de plus en plus. Si je peux rendre le service que Denis Villeneuve m’a rendu ce soir-là, ne serait-ce qu’à une seule personne, alors mon film aura sauvé la vie de quelqu’un.» Son conseil aux réalisateurs qui souhaitent adapter un attentat au cinéma? «Avoir dans son cœur toutes les personnes disparues, et dans sa tête toutes les personnes qui restent.»