Santé

La fin du déjeuner au travail: bienvenue chez les «no lunch»

C’est la nouvelle tendance du salariat: on ne déjeune plus, ou alors si mal et si vite. Adieu plaisir et bonjour les dégâts…

«Le déjeuner, c’est pour les mauviettes», lançait, en 1987, le trader Gordon Gekko, incarné par Michael Douglas, dans le film «Wall Street». Un visionnaire… En ce temps-là pourtant, les salariés prenaient le temps de déguster le menu spécial midi du restaurant de quartier, entrée-plat-dessert et même, soyons fous, digestif, avant de retourner accomplir leur besogne avec pas moins de conscience professionnelle que les forçats du XXIe siècle.

Mais cette récré passe à présent pour un énième privilège des trente glorieuses. Car partout, c’est le même refrain. Déjeuner à midi? Pas le temps, pas l’argent, trop de boulot.

L’open space est une ruche où même boire un café cinq minutes au distributeur ressemble à un abandon de poste

Elodie

«Ma patronne n’arrête pas de dire qu’on est dans une start-up et qu’il faut tout donner, raconte Elodie, graphiste. L’open space est une ruche où même boire un café cinq minutes au distributeur ressemble à un abandon de poste. A midi, je réchauffe un plat sous vide au micro-ondes, et l’avale en continuant ce qui devait être rendu hier sur mon clavier…» Pour Xavier, c’est la délocalisation de sa boîte dans une zone industrielle isolée qui lui a coupé l’appétit: «Ils nous ont imposé une cantine qui ne sied pas à mon système digestif. Même leurs légumes prennent deux jours à digérer. Alors je mange un sandwich maison devant l’écran. Je suis sûr que cette cantine infâme est un complot. Ils nous coupent l’appétit pour nous faire travailler plus longtemps!».

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65% des Américains pratiquent le «desktop lunch»

Aux Etats-Unis, on appelle ça le «desktop lunch», le déjeuner englouti vissé à son siège réglable. Et les Américains sont passés champions: 65% des salariés ne font plus aucune coupure, grignotant juste des cochonneries.

Aucun chiffre sur ces ascètes du midi en Suisse, mais la psychologue Nadia Droz, spécialiste en santé au travail et burn-out à Lausanne, en reçoit chaque jour: «J’ai par exemple une trentenaire cadre qui travaille entre 10 et 15h par jour, et ne se nourrit que de chips. C’est son premier job, elle n’a aucune distance et trouve tout normal», constate-t-elle. «La fin de la pause déjeuner répond à la pression économique: les départs ne sont pas remplacés, les rythmes augmentent, la globalisation des outils permet de travailler tout le temps. J’ai des patients tellement stressés qu’ils ne supportent même plus de manger. Chez les cadres notamment, il y a la culture de ne plus compter ses heures, ou alors on les compte, mais on s’en fiche, avec un patron qui prétend que les salaires étant considérables, il ne faut pas se plaindre.»

Pour vivre un contrepoint: Les croisières lunch de la CGN et LakeGourmet, un cocktail voluptueusement tonique

Ce que dit la loi

Bien sûr, la loi fédérale impose des pauses: une demi-heure pour 7h de travail, 1h pour des journées de plus de 9h… Mais dans les faits, la halte du midi se ratatine tant et plus. En France, elle est passée de 1h38, il y a 20 ans, à 22 minutes en 2016, et 7 salariés sur 10 déclarent déjeuner sur leur lieu de travail. Et, selon une étude d’OfficeTeam, 29% avouent continuer de travailler en mastiquant. «Avec la mode des réunionites, la pause déjeuner est aussi le seul moment où le cadre peut travailler tranquille, constate encore Nadia Droz. Ou alors c’est l’entreprise qui organise elle-même des réunions à midi, en payant les sandwichs. Mais quand c’est une réunion où l’on décortique les résultats, il y a de quoi perdre l’appétit…»

Une tendance au restaurant: Mon repas avec des robots

Les sédentaires du tertiaire ne sont pas les seuls à passer le déjeuner à la trappe – sauf en cas de repas d’affaires, où il est bon de prendre son temps pour ramener des contrats… Car pour les nouveaux galériens de l’ubérisation, le temps de manger n’existe même plus. Fin 2013, une employée de la firme Amazon racontait ainsi au journal «Libération» son quotidien. Parmi les conseils de son employeur: «Mangez bien à la pause.» Or, selon elle, «cette dernière injonction est tout à fait paradoxale. Les deux pauses de vingt minutes qui nous sont accordées ne laissent en aucun cas le temps de bien manger. Il faut traverser l’entrepôt pour rejoindre votre casier pour prendre votre pique-nique. Là, il faut choisir entre avaler une bouchée de sandwich et aller aux toilettes, faire les deux étant assez ambitieux puisque vous devez avoir retrouvé votre chariot lorsque retentit la sonnerie.»

Nous vivons l’avènement de l’accélération de soi

Nicole Aubert, sociologue

Même quand cette sonnerie n’est pas imposée, elle est totalement intériorisée, selon la psychologue et sociologue Nicole Aubert, auteure de l’ouvrage «Le culte de l’urgence: la société malade du temps» (Flammarion): «Nous vivons l’avènement de l’accélération de soi. Enfermé dans une temporalité ultracourte, hyperconnecté en permanence, sommé d’accélérer toujours plus dans son travail, l’individu contemporain vit dans un rapport compulsif à l’instant présent et se brûle dans l’hyperactivité.»

Manger le soir ferait grossir

Et ce culte de l’urgence qui nous rend anorexiques (ou gavés de chips) a des conséquences en cascade. «Sauter le déjeuner entraîne une hyperphagie vespérale: on va manger plus au dîner, avec un risque de surpoids» prévient Dimitrios Samaras, médecin nutritionniste à Genève, et consultant au service nutrition des HUG. «Le sandwich avalé en 15 minutes ne correspond pas non plus à un déjeuner équilibré. Il faut prendre 30 minutes afin de manger un repas contenant protéines et fibres… Hélas, l’impasse du midi prend de l’ampleur, et finit dans mes consultations. Ce sont des mères qui zappent le déjeuner afin de rentrer plus tôt le soir, ou même des collègues médecins qui n’arrêtent jamais, enchaînant toute la journée les patients.»

... et en plus, cette frénésie est contre-productive

Pourtant, selon une étude de l’Université Humbolt, à Berlin, tenter de rester constamment productif est contre-productif, avec une baisse de la créativité, ainsi qu’une augmentation du stress et de l’agressivité. Mathieu, manager d’équipe, le sait bien, lui qui résiste et s’offre encore des escapades au restaurant le midi: «Quand je reviens, mon équipe, qui a mangé son Tupperware dans la salle de réunion, boude. Mais si je ne vois pas d’autres présents, je deviens fou. Je suis aussi le dernier à partir et là, tout le monde s’en fiche. Même dans les rushs, je vais manger mon sandwich dans ma voiture, pour fuir cet univers carcéral…»

Sans compter que boulotter à son bureau en fait, aussi, un nid à microbes 400 fois plus sale que des toilettes normalement entretenues. Au point que la société canadienne de conseil en immobilier d’entreprise CBRE Ltd a interdit ces grignotages, et impose des vraies pauses, pour «encourager les employés à se lever de leurs bureaux et à socialiser». A condition d’avoir des collègues sympas qui donnent envie de déjeuner ensemble…

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