Il y a vingt ans encore, savoir skier était presque aussi obligatoire pour les écoliers suisses que de savoir lire et écrire. Le ski était étroitement lié à l'horaire scolaire et un élève étranger arrivant dans une classe lausannoise au début des années 1960 n'avait le choix qu'en apparence s'il voulait se sentir intégré. Le coût du sport n'était pas un obstacle: les enfants qui n'avaient pas de matériel héritaient des lattes râpées prêtées par Jeunesse et Sport et les traditionnels camps de ski organisés par les écoles étaient généreusement subventionnés.

Mais qui donc a décidé que tous les petits Suisses devaient savoir se tenir sur des skis? «Les premiers camps de ski des écoles des villes ont été organisés dans les années 40», rappelle l'historien bâlois Lutz Eichenberger. «Toute l'Europe avait en tête les images des Jeux olympiques de Berlin. Nous étions marqués par ce que l'Allemagne nazie avait su faire de sa jeunesse grâce au sport.» En Suisse, cette démocratisation du sport a pu être appliquée à une discipline aussi onéreuse que le ski grâce au subventionnement des cantons, de l'armée, puis de Jeunesse et Sport dès sa création en 1972. Il y a dix ans, Jeunesse et Sport dépensait environ 1000 francs par élève qui n'avait pas d'équipement, plus 400 à 600 francs par camp de ski.

Depuis quelques années, les choses ont changé: le nombre des camps de skis organisés par les écoles baisse entre 3% et 5% chaque saison, selon Jeunesse et Sport. Les jeunes seraient de moins en moins formés aux sports d'hiver, si l'on en croit Swiss Ski, l'ancienne Fédération suisse de ski, qui se lance avec Suisse Tourisme et les écoles suisses de ski dans une grande campagne de promotion des sports d'hiver, constatant que le nombre des sportifs actifs – qu'ils soient skieurs ou snowboarders – a diminué sur les pistes de près de 5% en 5 ans. Est-ce le début de la fin d'une nation de skieurs? Suisse Tourisme, en tout cas, préfère prendre les devants. En cette saison d'hiver, lancée hier à Zurich, l'organisation encourage vivement les familles à prendre le relais de l'école pour donner aux enfants le goût des sports d'hiver.

Les efforts financiers demandés aux écoles sont évidemment pour beaucoup dans le lâchage de leur mission. Jeunesse et Sport subventionne encore les camps, mais ne prête plus de matériel. Dans le canton de Vaud, le financement est devenu l'affaire des communes et Lausanne, d'après un sondage effectué par les professeurs d'éducation physique du canton, diminuerait de moitié le nombre de ses semaines de ski pour la saison prochaine. Dans le canton de Genève, les camps de ski organisés traditionnellement en 8e année ont été supprimés au début des années 90, suite à la première crise financière. Le canton ayant renoncé à verser la centaine de francs de subvention par élève, il reste la possibilité de camps dits «autogérés»: les familles versent 240 francs au maximum, les élèves font de petits travaux pour autofinancer leur camp à hauteur de 20% et s'engagent à faire la cuisine et les tâches ménagères durant la semaine. Ceux qui partent ne font plus seulement du ski, mais aussi d'autres sports de plein air durant ces semaines aérées. Même s'il reste une maigre enveloppe pour aider les enfants de familles en difficulté, le but de ces camps de ski «nouvelle génération» n'est plus que chaque enfant sache skier. Dorénavant, le camp est l'occasion d'apprendre à construire un projet commun, à gérer la semaine et à apprendre à vivre avec ses copains et professeurs.

L'idéal de la démocratisation des sports de neige a pourtant encore cours dans certains cantons comme Neuchâtel, qui subventionne 55 000 nuitées de décembre à Pâques dans les neuf chalets que possède l'Etat en Valais: «Nous perdons 25 francs par enfant, mais il est essentiel de rendre accessible à chacun la pratique de ce sport souvent onéreux. Savoir skier, c'est une tradition que nous voulons perpétuer», affirme encore Patricia Gacond, cheffe du Service neuchâtelois des sports.

Si les camps de ski se font plus rares, ce n'est pas seulement une question de coût. L'élève étranger qui jadis devait se plier aux traditions suisses est maintenant devenu un argument pour renoncer à l'organisation de camps. «Les élèves d'origine balkanique scolarisés à Zurich ne partagent pas la même culture, ils n'ont aucune envie d'apprendre à skier», lance Felix Maurhofer, porte-parole des Remontées mécaniques suisses. Les ados suisses eux-mêmes ne semblent pas toujours motivés. Pierre Jaccard, actuellement directeur général adjoint à l'enseignement obligatoire du canton de Vaud, a constaté en tant que directeur d'établissement scolaire pendant quinze ans une érosion de l'intérêt des grands élèves pour le ski: «Ils sont de plus en plus nombreux à ne pas être équipés et rechignent à partir en camp: l'apprentissage du ski demande du temps et les ados veulent un retour immédiat sur investissement.» Si l'on ajoute le ras-le-bol des profs à devoir faire de gros efforts de discipline pendant une semaine et les difficultés des écoles à trouver des remplaçants pour enseigner à la place des accompagnants partis en montagne, on comprend pourquoi l'école renonce de plus en plus à former des skieurs pour l'industrie du tourisme suisse.