DéCOUVERTE

Les fleurs du pharaon réapparaissent à Zurich

Des guirlandes végétales volées sur les tombes de Ramsès II ou Amenhotep Ier ont été retrouvées en 2010 dans les caves de l’Institut de botanique des bords de la Limmat. Elles seront exposées en mai prochain au Laténium, à Neuchâtel

Que peut-on attendre d’un objet emballé dans des exemplaires d’Ici Paris datés de 1974? Des bigoudis vintage? Des cadres jaunis? Peut-être une relique de star? On approche. A l’été 2010, Christiane Jacquat, archéo-botaniste à l’Institut de biologie végétale de l’Université de Zurich, défait six paquets remontés des caves de l’ancien Musée botanique de la faculté. L’un est estampillé «plantes trouvées dans des tombes», deux autres portent la mention «Thèbes». «Entre Liz Taylor et Enrico Macias, je découvre des vitrines de différents formats merveilleusement vieillottes. Elles contiennent des préparations délicates de plantes jaunies, annotées d’une écriture à la plume fine et appliquée.»

Une sorte d’herbier fait de petits assemblages de feuilles; les légendes à l’encre de Chine évoquent des guirlandes de fleurs, prélevées sur les momies de Ramsès II, Amenhotep Ier – plus connu sous le nom d’Aménophis Ier – ou encore Ahmosis, tous trois souverains du Nouvel Empire. La spécialiste des lacustres se retrouve projetée en Egypte antique. Frissons d’excitation. La nuit sera blanche. Quelques premières recherches sur Internet, et surtout un coup de fil au musée égyptien de Berlin, font comprendre à Christiane Jacquat l’importance de la découverte: «Le matériel pharaonique de Zurich n’était connu de personne.»

Exhumé et restauré – certaines vitres sont brisées et quelques feuilles totalement émiettées, ce trésor végétal vieux de 3500 ans sera exposé au Laténium (Hauterive-Neuchâtel), en mai prochain. En attendant cette reconnaissance tardive, les 16 sous-verre dorment dans de nouvelles caves, neuchâteloises cette fois. Ils seront présentés au public avec des objets égyptiens liés aux fleurs, une momie, et tout le matériel sur cette aventure récolté par Christiane Jacquat au cours de ses recherches.

Des lettres, dont certaines ont été retrouvées à Cracovie, permettent de retracer le parcours de ces guirlandes. Georg Schweinfurth, botaniste et ethnologue allemand, spécialiste de la flore africaine, crée la Société de géographie du Caire, en 1875. En 1890, Hans Schinz, botaniste zurichois rencontré lors de l’organisation d’une expédition quelques années plus tôt, lui fait part d’une requête. Désireux d’organiser une conférence sur les fouilles en cours en Egypte, autant que d’augmenter sa collection personnelle en vue de la création d’un musée à Zurich, il aimerait recevoir des échantillons de plantes pharaoniques.

Depuis plusieurs années, alors, les découvertes se multiplient le long du Nil; au cœur des tombeaux figurent souvent des fleurs. En 1881, dans La trouvaille de Deir-el-Bahari, l’égyptologue français Gaston Maspero décrit: «La momie [d’Amenhotep Ier] est enveloppée des pieds à la tête de guirlandes de fleurs rouges, jaunes et bleues. Une guêpe, attirée par les fleurs, était entrée dans le cercueil au moment de l’enterrement, […] et nous a fourni un exemple probablement unique d’une momie de guêpe.» Dans les sarcophages des pharaons Ramsès II et Ahmosis, ou encore celui de la noble dame Nsikhonsou, se trouvent également des colliers végétaux. Maspero les détaille, mais n’y prête guère attention. Au grand dam de Georg Schweinfurth, qui note – dans un français très fédéral – à un confrère, en 1883: «Malheureusement, les égyptologues ne s’intéressant qu’aux inscriptions ne savent pas faire assez de cas de ces trouvailles botaniques, et c’est le cœur navré que j’ai réussi à arracher à M. Maspero ces reliques inappréciables, dont une grande partie fut détruite pour cause de négligence et du peu de soin lors de la première découverte, et au musée même. Il ne se passe pas une année sans que de pareilles trouvailles ne soient faites, mais généralement, les reliques tombent en poussière avant que la main d’un botaniste ne les ait touchées.»

Si la plupart de ses pairs se concentrent sur les objets à la valeur marchande et historique plus évidente, l’archéologue britannique Howard Carter relate pourtant, en 1927, que rien ne l’a plus émerveillé, lors de la découverte de la tombe de Toutankhamon, que «ces quelques fleurs ayant conservé leur couleur».

Schweinfurth se fait un devoir de récolter et de distribuer ces trésors végétaux, qui permettent notamment de dater la saison d’enterrement des pharaons, grâce aux époques de floraison. Il découpe les guirlandes et envoie des morceaux à Londres, Paris, Berlin, Leiden et Zurich. D’autres échantillons, découverts plus tardivement, se trouvent aujourd’hui dans les collections égyptiennes des musées de Florence, New York, Vienne et Turin. Selon les recherches de Christiane Jacquat, les spécimens zurichois couvrent une période de 2500 ans et représentent 19 espèces: centaurée déprimée, sycomore, nénuphar, coquelicot, feuilles de saule ou de vigne. Organisées en rangées de couleurs distinctes ou joyeusement mêlées, les fleurs sont généralement «agrafées» ou cousues ensemble, à l’aide de fines tiges. Pour les identifier, Georg Schweinfurth doit déplier, et donc réhydrater chaque plante. Il s’appuie sur les travaux d’Oswald Heer, premier directeur du Jardin botanique de Zurich, pour nommer ses trouvailles, puisque plusieurs cultures de l’Egypte antique correspondent à celles des lacustres. Christiane Jacquat, elle, n’a pas pris le risque de fragiliser plus encore ce patrimoine désormais décoloré: «J’ai repris ses descriptions et les ai comparées avec la littérature abondante que nous possédons aujourd’hui. La plupart des éléments correspondaient; j’ai simplement adapté l’ancienne nomenclature ou discuté de certaines espèces, en me basant sur de nouvelles données botaniques.»

Les fleurs sont très présentes dans l’Egypte antique, portées en guirlandes et dans les cheveux lors des banquets et des célébrations, utilisées également comme offrandes. Les relevés de l’époque notifient que les dons de Ramsès III au temple d’Amon s’élèvent chaque jour à 200 bouquets et 57 guirlandes. Une masse prélevée dans les jardins répandus dans les palais et les temples, avant de gagner une plus large population.

D’abord utilitaires – alimentation et pharmacopée – les plantations se font ensuite d’agrément. Closes et symétriques, elles s’organisent autour d’un bassin central, orné de nénuphars. «Les fleurs symbolisent la renaissance, en particulier le lotus bleu, qui se ferme chaque soir et s’ouvre chaque matin. A l’intérieur, ses étamines jaunes rappellent le soleil aux Egyptiens, souligne l’égyptologue Michel Vallogia, professeur honoraire à l’Université de Genève. Les morts sont donc enterrés avec des fleurs et les tables d’offrandes représentent les fruits, les légumes et les plantes qu’ils retrouveront dans l’au-delà. A partir du Nouvel Empire, de l’orge est même semée, juste avant leur fermeture, dans des cercueils emplis de terre. C’est le cycle biologique, la résurrection par les plantes.»

Beaucoup de ces guirlandes sont jetées lors des pillages des tombeaux, bien avant que les archéologues occidentaux ne s’en désintéressent. Schinz a créé son petit musée en 1895, matériel d’observation pour ses étudiants. Les trouvailles égyptiennes y figurent sans doute en bonne place, mais leur trace se perd peu à peu. Rares sont les chercheurs à se pencher sur le sujet. Le musée ferme dans les années 1970. Les paquets sont retrouvés dans ses dépôts 40 ans plus tard, à la faveur d’un déménagement.

Christiane Jacquat, bienheureuse détentrice de cette redécouverte, a proposé une exposition au Laténium après qu’une piste zurichoise a échoué. Le directeur, Marc-Antoine Kaeser, et son conservateur adjoint, Denis Ramseyer, exultent. «L’histoire de ces couronnes est relativement méconnue et nous sommes très fiers de pouvoir la présenter, se réjouit Denis Ramseyer. Par ailleurs, le lien avec nos lacustres est passionnant, puisqu’il y a beaucoup de correspondance entre leurs végétaux et ceux des Egyptiens de l’Antiquité. Les fleurs, les graines ou les céréales ont énormément à raconter sur une époque; c’est ce qu’avaient compris Schweinfurth et Schinz avant l’heure. Avec Oswald Heer, ils sont les pionniers de l’archéo-botanique, discipline à laquelle nous avons énormément recours aujourd’hui, pour témoigner, par exemple, d’un changement climatique.»

Les Fleurs du Pharaon, Laténium, Neuchâtel, du 19 mai 2013 au 2 mars 2014. www.latenium.ch

«Les morts sont enterrés avec des fleurs, les tables d’offrandes représentent les fruits ou les légumes qu’ils retrouverontdans l’au-delà»

Publicité