Il a déposé autour de son chalet des centaines de pierres, grosses ou petites, rondes ou ciselées. Comme un rempart. Ou alors une réserve inépuisable de cailloux qui baliseraient son chemin dès lors qu’il s’éloigne un peu.

Florentin Wiget (45 ans) n’a plus toute sa tête. Il lui arrive de monter dans le Car Postal pour descendre dans la vallée, à Sion ou Sierre, de s’égarer, perdre la notion à la fois du temps et des distances, de faire face à la Migros à minuit passé et ne pas comprendre pourquoi les portes sont closes.

Par chance, Florentin est une célébrité dans le Val d’Anniviers. Il y a toujours un automobiliste qui passe et le remonte chez lui à Saint-Jean, en dessous de Grimentz. Un réseau s’est constitué au fil du temps. S’il disparaît, les téléphones sonnent et chacun scrute sur les routes sinueuses si cette silhouette claudicante, en contrebas, ne serait pas la sienne.

Chute de 40 mètres

Florentin est géologue et guide de haute montagne. Il faut utiliser le présent même s’il dit aujourd’hui, de sa voix qui souffle les mots plus qu’elle ne les articule, qu’il a étudié pour des prunes et qu’il est comme un enfant perdu. «Avant l’accident, il était tellement généreux, si gentil, très charismatique», confie Esther, sa sœur. Beau garçon aussi, un séducteur.

9 octobre 1999: il grimpe la falaise d’Arbaz au-dessus de Sion. Chute de 40 mètres. Des os sont en miette et un œdème cérébral s’est formé. Il est ranimé trois fois sans succès. L’usage est de s’arrêter là et de prononcer le décès. Mais les secouristes insistent et le ramènent à la vie. Trois mois de coma. Esther juge que les multiples fractures sont un détail face au traumatisme cérébral.

Avant l’accident, il était tellement généreux, si gentil, très charismatique.

Florentin vit au ralenti depuis 18 ans, le coude droit peine à venir à hauteur de l’épaule, les chevilles en bouillie confinées dans des chaussures orthopédiques sont grignotées par l’arthrose, la vue est faible. Il ne connaît plus la satiété ni la faim. S’il y a à manger, il mange tout. S’il n’y a rien à manger, il ne mange rien. L’esprit, surtout, lui joue de sales tours: il peut se brosser les dents pendant une heure, oublier de dormir «au point de me bousiller les neurones».

Longue rééducation

Etrangement il maîtrise toujours aussi bien les langues anglaises et allemandes. Il aurait même progressé et aime pimenter ses phrases d’un as you know ou d’un verstanden. Il y a heureusement Esther la chère sœur, Simon le frère, directeur d’Anniviers tourisme, Lucie une autre sœur, Mali la maman qui vit elle aussi à Saint-Jean. Les parents, tous deux médecins, sont les premiers à avoir ouvert un cabinet dans le Val d’Anniviers, à Vissoie précisément.

Ils furent tous à son chevet, à l’hôpital. On leur disait qu’au pire il ne survivait pas, qu’au mieux il serait un légume. Les proches se relaient, lui disent par exemple alors qu’il est en début de coma que les résultats sont tombés et qu’il est diplômé en géologie. Florentin s’éveille en bébé à qui il faut apprendre à marcher, à manger, à se laver, à aller aux toilettes, à parler. Il est transféré à la SUVA à Sion. Il regagne vite un peu d’autonomie physique au point qu’il a la bougeotte et multiplie les fugues. Le personnel soignant qui ne le contient plus le met sous camisole chimique et la lueur qui dans les yeux brillait à nouveau menace de s’éteindre.

«Une bulle d’oxygène»

Sa mère alors le kidnappe, l’extirpe de là et le monte à Saint-Jean. Les soignants seront les frères et sœurs qui prennent une année sabbatique et stimulent Flo (son surnom), ce frère exemplaire dont il faut faire le deuil et trouver d’autres qualités. Entre autres celle de réussir à rallier les gens du Val d’Anniviers autour d’un souvenir, qu’il fut homme des montagnes, hardi guide et amoureux des pierres.

Longtemps après la chute, Florentin s’en est allé avec eux et son corps gauche et ses absences sur des sommets valaisans, et même plus loin, au Pérou, en trek au Népal avec une amie sur les plateaux du Ladakh de 4500 mètres d’altitude. Là-haut Florentin fait le matin le tour des camps avec l’aide du cuisinier et enterre les déchets laissés par les autres groupes. On ne se refait pas, même après être tombé sur la tête. Il y ramasse des cailloux qu’il étale le soir sur une table, veut tous les ramener. L’amie le convainc de faire un tri.

Mais parce que le réseau anniviard forcément s’essouffle et que la marge de progression de Florentin semble parfois rétrécir, Esther a pensé qu’il devait se passer quelque chose, «de très positif, comme une bulle d’oxygène». Florentin dit souvent: «Il y a la montagne partout ici mais après?» Après, ce sera la mer Méditerranée.

Départ à Menton le 30 mai, arrivée le 24 août à Saint-Jean. En bicyclette parce que la famille Wiget a roulé en 1991 pendant un an dans toute l’Europe. Souvenir qui pourrait stimuler Flo. Esther invite les amis, les guides, à pédaler avec lui le temps d’une étape. Elle appelle cela une chaîne de convivialité pour remercier les gens qui se sont investis et ceux qui voudraient relayer cet élan. Florentin qualifie le projet de «cool». Et en rit comme un enfant.


Profil

1972: naissance à Viège (Vs)

1995: guide de haute montagne

1999: chute de 40 m d’une falaise, coma de trois mois

2017: en mai, va rallier à vélo le Valais depuis le sud de la France.

Plus d’infos sur le site de «Florentin»